«Si les peuples avancés dans la civilisation font une trop grande part d'influence à la richesse, les peuples sauvages accordent trop d'importance à la force physique.

«Sauf quelques exceptions rares dont s'emparent beaucoup d'esprits médiocres, toutes les sociétés d'Europe et d'Amérique sont gouvernées par les supériorités intellectuelles. Dans l'opinion des hommes civilisés, un corps robuste est peu de chose, s'il ne contient un grand coeur; chez l'Indien, au contraire, la force morale n'est puissante que par son union à celle des muscles, et la plus grande âme dans un faible corps n'est rien.

«La vie sauvage est d'ailleurs une vie d'égoïsme… Dans ces forêts où la nature est si belle, on étouffe ses cris les plus touchants… Vainement l'infirme, le mutilé, celui dont la raison s'est égarée, réclament le secours de leurs semblables. Ceux-ci méprisent la voix d'infortunés qui, n'ayant plus la force du corps, ne méritent pas d'exister.

«Dans les pays civilisés on ne secourt pas toutes les infortunes, mais toutes espèrent d'être secourues… et combien de plaies sont fermées par la charité publique! Combien de douleurs se taisent devant la religion et la bienfaisance!

«Enfin, mon ami, cette existence toute matérielle de l'Indien, dont le corps seul agit, est-elle selon la destinée de l'homme? Ne croyez-vous pas que celui dont la pensée domine le corps se rapproche davantage de la divine nature dont il est émané, de l'intelligence suprême dont il est un rayon?…

«Mon cher fils, tout a été erreur et exagération dans les jugements que vous avez portés.

«Vos premières impressions sur l'Amérique étaient beaucoup trop favorables; et vous avez fini par la juger avec une injuste sévérité.

«Ce peuple, qui ne séduit point par l'éclat, est cependant un grand peuple; je ne sais s'il existera jamais une seule nation dans laquelle il se rencontre un plus grand nombre d'existences heureuses. Rien ne vous y plaît, parce que rien n'est saillant aux yeux, ni lumières, ni ombres, ni sommets, ni abîmes… c'est pour cela que le plus grand nombre y est bien.

«Peut-être vous m'accuserez à votre tour de me complaire dans une illusion; mais j'ai fondé sur ce peuple une espérance qui fait le charme de ma vieillesse… Lorsque je vois la multitude des sectes protestantes aux États-Unis, les divisions qui chaque jour pénètrent dans leur sein; l'inconséquence, la frivolité des unes, l'absurdité des autres [70]; lorsque, d'un autre côté, je considère le catholicisme, toujours un et immuable au milieu des sociétés qui changent et des sectes qui se multiplient, attirant à lui par son prosélytisme, tandis que les autres communions les plus favorisées demeurent stationnaires; se ranimant enfin d'une vigueur nouvelle sur cette terre de liberté, comme un vieillard qui, après un long exil, retrouverait sa patrie… je ne puis m'empêcher de croire que la religion catholique est le culte à venir de ce pays… et cette pensée répand une douce clarté sur mes vieux jours.»

Quand le prêtre eut ainsi parlé, il se leva: «Mon ami, ajouta-t- il, ne restez point dans ce lieu. Prenez garde aux conseils funestes de la solitude et du malheur.