— «Mon père, m'écriai-je, vous m'avez préservé d'un grand crime… mais ne me demandez point un sacrifice supérieur à mon courage. Tant que coulera dans mes veines une goutte de sang, elle alimentera mon chagrin. Et qui donc, si j'abandonnais le désert, veillerait sur cette cabane, monument sacré de ma douleur? Ne voyez-vous pas l'Américain avide passant la charrue sur des ossements pour féconder sa terre?… Ah! je ne laisserai point s'accomplir une pareille profanation!»

Voyant ma résolution inébranlable, le vieillard me quitta en me disant:

«Souvenez-vous, mon enfant, que vous avez, non loin d'ici, un ami bien tendre; puissiez-vous un jour venir vers moi… mais, mon cher fils, me dit-il en me montrant sa tête blanchie par les hivers, n'attendez pas trop longtemps…»

En disant ainsi, le vieillard s'éloigna, emportant mes bénédictions et laissant dans mon âme de profondes impressions.

J'étais toujours malheureux, mais je n'étais plus impie, car j'avais vu sur la terre l'image de la divinité dans un vieillard vénérable. J'étais également moins seul depuis que la religion était descendue dans mon âme, et l'aspect de la vertu calme et résignée avait ranimé mon courage.

Le jour suivant fut un jour de grandes réjouissances parmi les deux tribus indiennes qui se trouvaient réunies dans ce lieu. Le bateau qui portait les Cherokees laissés par Nelson au fort Gratiot venait d'arriver à Saginaw, et, grâce aux efforts généreux du père de Marie, les Ottawas avaient déposé les armes. Toute la nation des Cherokees se trouvait réunie; les Ottawas consentirent à lui donner asile sur leurs terres. Un traité d'alliance fut conclu, et le bon accord parut établi entre les deux tribus. Nelson se fixa au milieu de ces sauvages et redoubla de zèle pour maintenir l'union entre eux et leur enseigner les vérités du christianisme. Il s'efforça de m'attirer près de lui: mais je ne voulus point quitter ma solitude et la tombe de Marie.

Chapitre XVII
Épilogue

Ainsi parla Ludovic; plus d'une fois, pendant ce récit, le voyageur avait senti couler ses larmes. — Oh! combien votre malheur me touche! dit-il au solitaire; quoi! depuis tant d'années, vous vivez seul dans ce désert! — Je n'y suis pas resté toujours, répliqua Ludovic; j'ai tenté de l'abandonner, mais vainement!… il m'a fallu bientôt y revenir.

D'abord l'abondance de mes larmes et la violence de ma douleur me firent penser que ma vie serait promptement consumée, mais cette dernière espérance m'échappa, et je n'avais plus de force pour répandre des pleurs qu'il m'en restait encore pour exister; je traînai alors dans ces lieux une vie misérable: j'étais accablé de la durée du temps dont rien pour moi ne hâtait le cours; j'errais à l'aventure dans les forêts environnantes; je cherchais de nouveaux lacs, des prairies vierges, des fleuves inconnus; je chassais des animaux sauvages qui me servaient de pâture; quelquefois, au milieu de mes excursions aventureuses, je m'arrêtais subitement; appuyé au tronc d'un arbre, je méditais durant de longues heures; tous les tristes souvenirs arrivaient dans la solitude. Cette rêverie de l'infortune finissait par troubler ma raison, et je tombais dans un profond accablement. Quand mon intelligence assoupie se réveillait, il me semblait, en me rappelant mes malheurs, que ma vie tout entière était un songe terrible;… mais bientôt je me retrouvais en présence de l'affreuse réalité. Cent fois, chaque jour, je quittais ma chaumière, cent fois j'y revenais avec mes chagrins, mes ennuis et le poids accablant de mon isolement.

Alors l'idée du monde se représenta à mon esprit. Depuis qu'un coup fatal avait brisé ma vie, j'avais beaucoup réfléchi aux erreurs de ma jeunesse, je sentais combien il y avait eu de chimères dans mes premiers desseins. J'avais autrefois jugé le monde à travers des prestiges qui s'étaient évanouis… les rêves de mon jeune âge étaient toujours présents à mon esprit, mais ma raison les combattait; je comprenais que, pour être propre à la société, il ne fallait pas envisager les choses du point de vue immense et sans limite où je m'étais placé d'abord; qu'il valait mieux ne voir qu'un coin étroit du monde que de jeter sur l'ensemble des regards vagues et confus; qu'enfin l'intelligence et la puissance humaine ont des bornes qu'elles ne peuvent tenter de franchir, sous peine de devenir stériles.