Dans le simple édifice qui sert de temple aux protestants, l'homme se trouve immédiatement en rapport avec Dieu; il lui parle à lui- même, sans langage consacré, sans rit solennel. Le ministre, sa parole, son costume, ne sont rien; il n'a point de caractère supérieur à ce qui l'entoure.
Le temple ne contient que des intelligences égales, s'adressant à l'intelligence suprême.
Le catholique se prosterne et s'humilie: il adore Dieu à travers des mystères et des nuages… Le protestant prie le front haut, l'oeil levé vers le ciel; il regarde Dieu en face; c'est un beau culte… mais c'est un culte orgueilleux! L'homme est-il assez fort pour se mesurer de si près avec la divinité? Est-il assez grand pour supporter l'approche de tant de grandeur? Peut-on adorer ce qu'on comprend?
En revenant de l'église presbytérienne, je sentais mon âme troublée, et des passions tumultueuses s'élevaient dans mon sein. Nelson m'interrogea, je lui dis: Votre religion me semble digne d'un être intelligent et libre: cependant l'homme est aussi un être sensible, qui a besoin d'aimer, et ce culte n'a point touché mon coeur.
Nelson ne fit aucune réponse.
— Hélas! s'écria Marie, faut-il désirer dans ce monde ce qui prépare l'âme aux tendres affections! — Elle n'acheva pas.
Les réticences de Marie, le vague de ses paroles, me tourmentaient chaque jour davantage; sans cesse je demandais au ciel de dissiper ce nuage mystérieux. Je n'aurais pas tant désiré que l'ombre s'évanouît, si j'eusse prévu qu'une lumière fatale allait éclairer mes regards.
J'avais coutume de me promener dans le voisinage de la colonne élevée en la mémoire de Washington: ce lieu est solitaire, et on est tout surpris, à côté d'un monument qui sera un jour le plus bel ornement de la cité, de trouver une forêt sauvage, et comme le commencement du désert. C'était là que je recueillais mes pensées et que je passais en revue mes impressions; je trouvais un charme extrême dans ces méditations silencieuses.
Un jour je poursuivais le cours de mes rêveries au travers de la forêt, ne prenant pour guide que le caprice de ma pensée, ou plutôt marchant au hasard, devant moi, sans calcul, et sans autre souci que d'éviter la rencontre des arbres et l'embarras des lianes. Dans ce mouvement aventureux de mon corps, je sentais ma pensée plus libre, mon âme plus dégagée de ses entraves, mon imagination plus hardie dans ses élans. Chaque pas que je faisais me découvrait une scène nouvelle, chaque impression me donnait une idée grande ou un tendre sentiment. Il y a dans les murmures de la brise parmi les roseaux, dans le feuillage frémissant des vieux chênes, une voix grave qui parle au génie de l'homme, et les savanes de la forêt enseignent de touchantes harmonies aux coeurs qui savent le mieux aimer.
Ah! comme, dans un profond isolement, une impression de douleur s'empare violemment de nos sens! Au souvenir de Marie, si belle et si affligée, je sentis mon coeur se gonfler de chagrin et d'amour. Ô vous, qui portez une âme troublée, ne vous éloignez pas du monde; car, dans le silence de la solitude, on entend mieux la voix des passions; le calme de la nature fait mieux sentir les agitations de l'âme, et il semble qu'il y a dans le désert un vide immense, que le coeur de l'homme ait reçu la mission de combler.