Au milieu de ce silence sonore, sous ces voûtes retentissantes de verdure et de feuillage, je laissai tomber de mes lèvres le nom de Marie. Je m'arrêtai soudain; il me semblait que ma bouche avait été indiscrète: on craint peu de jeter des paroles au murmure des vents, au frémissement des feuilles; mais le silence de la forêt!… comme il est attentif à tout recueillir! c'est comme l'assemblée qui écoute muette: plus elle se tait, plus elle agite l'orateur.

Si cette sensation de terreur ôte des forces à l'homme qui parle, elle en donne à celui qui veut prier; car tout est religieux dans le silence de la nature.

«Ô mon Dieu! m'écriai-je, si votre bras s'appesantit sur moi, qu'il devienne secourable à l'être faible qui n'a point d'appui!» Et je priai du fond de mon coeur.

Je n'avais point encore aussi bien senti toute la force de mon amour pour Marie. L'image de sa douleur se présentait à ma pensée comme un remords: si j'étais innocent de ses peines, n'étais-je pas coupable de ne les point guérir? L'amour qui s'afflige des plaisirs dont il n'est pas l'auteur, est malheureux aussi des larmes mêmes qu'il n'a pas fait couler, et dont il ne tarit pas la source.

Un cardinal de Virginie, voltigeant dans les magnolias, éblouit mes regards de son plumage rouge, et interrompit ma méditation. Je m'aperçus que je m'étais égaré.

J'essayai de retourner sur mes pas; mais, dans ma course rapide, j'avais laissé si peu de traces que je ne pus les retrouver.

Je jugeai à peu près, par la position du soleil, de la place où j'étais, et de la direction que je devais prendre pour retourner à Baltimore; mais, dans une forêt, la plus légère déviation de la ligne qu'on doit suivre vous jette hors de votre route; et, après mille courses en sens opposés, après mille tentatives vaines pour retrouver mon chemin, je m'arrêtai tout haletant, sentis mes genoux fléchir et tombai au pied d'un cèdre à demi renversé par l'orage.

En ce moment, la forêt devenait de plus en plus silencieuse; les ombres s'allongeaient autour de moi, et l'oiseau moqueur saluait d'un dernier cri les derniers rayons du soleil mourant sur la cime des grands pins. Mes forces étaient épuisées, le sommeil s'empara de mes sens.

Ma présence dans la forêt aux approches du soir et l'assoupissement dans lequel je tombai n'étaient point sans danger. Aux dernières clartés du crépuscule succède toujours, dans le sud de l'Amérique, une humidité froide et pénétrante; cette fraîcheur soudaine, exhalée de la terre, est pernicieuse, et j'allais en recevoir l'impression funeste.

Cependant le péril était loin de ma pensée. J'avais le coeur plein des émotions qui venaient de m'agiter. L'image de Marie était toujours devant moi; je m'étais endormi dans son souvenir: des songes légers m'entretenaient de son amour et présentaient à mes yeux mille charmantes apparitions; il me semblait voir la fille de Nelson assise à mes côtés. Sa beauté, sa grâce, enivraient mes regards. Mais sa tristesse mystérieuse troublait ma joie; je lui disais: «Marie! pourquoi pleures-tu? quel tourment secret peut déchirer ton coeur? Ange de douceur et de bonté, serais-tu sur la terre pour souffrir, toi dont le regard seul enchante et console? Si tu es malheureuse, pourquoi ne déposes-tu pas ton coeur dans le coeur d'un ami? Hélas! tu ne peux savoir combien tu es aimée de Ludovic. Toi seule as ranimé du feu de tes regards ma vie pâle et près de s'éteindre, et mon âme, jadis avide, insatiable, se réjouit maintenant du sentiment unique dont elle est remplie.» Et j'entendais sa douce voix me répondre par des accents tendres et mélancoliques; je prenais sa main; je la pressais sur mon coeur; je la couvrais de baisers, et l'arrosais de mes larmes.