— Ah! jamais, mon frère, je ne me séparerai de toi, s'écria Marie avec tendresse.
Pendant ce temps, Nelson réfléchissait; Dieu nous préserve, me dit-il enfin, de suivre votre conseil! Je sais quelle est en France la corruption des moeurs; et si ma fille est docile à ma voix, jamais elle ne respirera l'air infect de ces sociétés maudites, dans lesquelles la morale est sans cesse outragée, où la fidélité conjugale est un ridicule, et le vice le plus odieux une faiblesse excusable.
Je fis observer à Nelson que les moeurs des femmes, en France, n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été dans le dernier siècle [34]. Mais, tandis que je parlais, il murmurait sourdement ces mots: — La France! terre d'impiété! terre de malédiction!
— Pour moi, reprit-il gravement, je ne quitterai point mon pays. Les Américains des États-Unis sont un grand peuple… Mes pères ont abandonné l'Europe qui les persécutait… Je ne remonterai point vers la source de leur infortune…
Alors je suppliai de nouveau Nelson de me faire grâce d'un temps d'épreuve inutile; mais ma prière fut vaine.
Chapitre IX
L'épreuve — 1 —
Nelson fut inflexible dans son sentiment, Je ne pouvais approuver ses craintes; cependant il me fallut obéir à sa volonté. Je me consolais en pensant que cet obstacle n'était qu'un ajournement de mon bonheur… N'étais-je pas sûr du coeur de Marie? et Nelson me promettait qu'à mon retour, si mes intentions n'étaient pas changées, il cesserait de les combattre.
Avant de quitter Marie, je lui donnai mille assurances d'amour. Elle m'écoutait triste et silencieuse; enfin, d'une voix attendrie: — Je ne veux point, me dit-elle, par des serments justifier les vôtres. Pour vous rester fidèle, il ne me faudra ni sacrifices ni efforts, à moi que personne ne peut aimer; mais vous, ami généreux, vous ne pouvez engager l'avenir et vous charger, en entrant dans la vie, d'un fardeau qui vous écraserait au premier pas. Ses larmes achevèrent de me répondre. Au jour marqué pour mon départ, comme j'allais prendre dans la baie de Baltimore le bateau à vapeur qui devait me conduire à New York, et, au moment où le canot d'embarcation commençait à s'éloigner de terre, Marie, dont j'avais reçu les adieux, me fit un signe du rivage, et levant ses mains vers moi: — Ludovic, s'écria-t-elle, vos serments! vous ne pourrez les tenir!… je vous en délie… Je fis un mouvement vers elle; mais l'absence était commencée. Je jetai une parole aux vents; déjà j'étais trop loin pour être entendu. Avec quelle rapidité cette séparation devint complète! comme l'intervalle entre nous s'agrandit vite! D'abord la distance que l'oeil mesure sans peine; puis l'horizon lointain qui se dérobe à la vue; et tout à coup le vide immense, sans bornes, dans lequel on s'agite, entre le ciel et la mer! Ainsi, un moment insensible sépare l'existence qui touche à la terre de la vie qui se perd dans l'espace!…
Lorsque, de deux amis qui se séparent, l'un s'éloigne sur mer, le moins à plaindre est celui qui, du rivage, suit des yeux le vaisseau qui part; après qu'il ne distingue plus personne sur le navire, il regarde longtemps encore; sa douleur est comme en suspens, et, tant qu'il aperçoit la pointe d'un mât, l'ombre d'une voile, il tient par quelque chose à l'être chéri qui va disparaître. Un moment vient où le vaisseau se réduit aux proportions d'un atome imperceptible, jusqu'à ce qu'enfin il échappe aux regards et se confonde dans l'horizon avec le ciel et les flots. Alors il se fait dans le coeur un affreux brisement: c'est la sombre nuit succédant à la dernière lueur d'une clarté mourante; c'est le signal du désespoir pour l'âme qui sentait venir son infortune.
Cependant, celui que la voile entraîne est encore plus malheureux: la vapeur, les vents, tout conspire contre lui; à peine quelques instants sont-ils écoulés que cette terre, sur laquelle il cherche un ami, n'offre plus à ses regards qu'un point obscur; rien ne s'y distingue, rien ne s'en détache. Une petite barque ressort à toits les yeux sur l'immense Océan; et tout est confusion sur une terre lointaine; édifices, forêts, habitants, tout s'y fond dans une seule teinte qui ne forme qu'une ombre… Ainsi, l'ami que vous laissez sur le rivage vous échappe subitement; vous cessez tout à coup de le toucher, de l'entendre, de le voir; toutes les douleurs de l'absence vous saisissent à la fois.