Mon chagrin fut profond… L'aspect de l'Océan vint ajouter encore à la tristesse de mon âme. Rien, hélas! ne ressemble plus aux jours de la vie que les mouvements d'un vaisseau; la plupart sont modérés: c'est l'image de la vie commune, placée entre le calme et la tempête. Le vaisseau va jusqu'à ce qu'il s'use ou se brise; un autre prend sa place pour recommencer les mêmes courses à travers les mêmes périls: ainsi font les hommes sur la terre. Pareil à l'Océan, le monde seul ne change point et demeure avec ses écueils, ses orages et ses abîmes.
En rappelant le souvenir de mes dernières années, j'y trouvai un tel enchaînement de malheurs, qu'il me sembla que ma vie était engagée à l'infortune… j'accusai ma destinée, et, comme l'amour de Marie me restait assez puissant pour lutter seul contre toutes mes peines, je m'efforçai de me ravir à moi-même cette dernière consolation, et mon esprit fut ingénieux à forger des soupçons et des défiances qui n'étaient pas dans mon coeur. Je savais que la légèreté est le défaut de toutes les femmes; parmi celles qui sont constantes, la plupart ne le sont que par faiblesse: on peut, en restant près d'elles, perdre leur amour; mais n'est-ce pas le seul moyen de conserver leur foi? J'ai toujours cru que les hommes ont des affections plus profondes; les femmes, des passions plus vives: les premiers aiment mieux de loin; les femmes, de près: l'homme a plus d'imagination, et l'imagination va toujours au-delà du réel; la femme, plus de sensibilité, et la sensibilité se nourrit d'excitations instantanées. J'avais vu Marie tout en larmes à mon départ… mais son amour serait-il puissant contre l'absence? Moi, j'avais été courageux devant elle, et loin de sa vue je pleurais.
Alors commença pour moi une vie de misère profonde, et presque de honte; car je sentis défaillir mon courage. La douleur d'être séparé de celle que j'aimais abattait mon âme; et je me trouvai en face de malheurs qui dépassaient tout ce que mon imagination avait pu prévoir. Mais à quoi bon vous affliger de l'histoire de mes maux?
Ici Ludovic s'arrêta; sa physionomie prit un aspect plus sombre, son regard devint fixe, et ses lèvres immobiles demeuraient en suspens, comme si elles se refusaient à un douloureux aveu.
— De grâce, s'écria le voyageur, continuez un récit qui m'instruit et me touche. Je suis avide de connaître votre destinée… Parlez, je vous en supplie.
— Je ne vous ai pas dit la moitié de mes malheurs; et quel intérêt…
L'intérêt le plus vif, répliqua le voyageur, me rend attentif à vos paroles. Vous me racontez vos peines; ce sont elles qui me captivent. Je n'ai jamais recherché ni les joies ni les félicités du monde; mais je me suis toujours senti attiré par l'infortune. Le bonheur des hommes est si mêlé d'orgueil et d'égoïsme, qu'il m'ennuie et me dégoûte, mais il me reste dans l'âme une longue et douce impression quand j'ai pleuré avec des malheureux.
— Hélas! reprit Ludovic après une courte pause, voici l'époque de ma vie dont le souvenir est le plus amer; c'est le temps où j'ai senti chanceler dans mon coeur les serments qui m'unissaient à mon amie… Aujourd'hui, je rougis de ma faiblesse. Mon Dieu! par quels malheurs il m'a fallu passer pour arriver à cette criminelle hésitation!
J'avais, dans toute la sincérité de mon coeur, juré à Marie que je l'aimerais toujours. L'obstacle qu'on opposait à mon amour, quelque grave qu'on le représentât à mes yeux, me semblait puéril et méprisable. Que m'importait un préjugé social, quand j'avais pour moi le coeur de Marie? Mais lorsque, rentré dans le monde, et sujet à ses froissements, je me trouvai en face de ce préjugé puissant, inflexible, répandu dans toutes les classes, accepté par tout le monde, dominant la société américaine, sans qu'aucune voix s'élève pour le combattre; écrasant ses victimes sans réserve, sans pitié, sans remords; lorsque je vis, dans les États libres de l'Union, la population noire couverte d'un opprobre pire peut-être que l'esclavage; toutes les personnes de couleur flétries par le mépris public, abreuvées d'outrages, encore plus dégradées par la honte que par la misère: alors je sentis s'élever en moi de terribles combats… Tantôt saisi d'indignation et d'horreur, je me croyais assez fort pour lutter seul contre tous; mon orgueil se plaisait à rencontrer pour adversaire tout un peuple, le monde entier!… mais, après ces nobles élans, je retombais en présence de mille réalités décourageantes, et je me demandais quel serait mon sort; quel serait celui de Marie elle-même, au sein de tant d'amertume et d'ignominie! j'hésitai: ce fut là mon crime… Cependant mon coeur n'était point dupe des sophismes de ma raison. Marie, me disais-je, serait malheureuse quand nous serions unis; mais ne le serait-elle pas davantage si notre union ne se formait jamais? Cesserait-elle d'être une pauvre femme de couleur, parce que je lui aurais manqué de foi! Le monde ne l'accablerait-il plus de son mépris, parce qu'elle aurait perdu l'appui du seul être capable de la faire respecter?
Je portai mes incertitudes et mes angoisses de ville en ville, à
New York, à Boston, à Philadelphie…