Peuple homme d'affaires qui se croit honnête parce qu'il est légal; sage, parce qu'il est habile; vertueux, parce qu'il est rangé! Sa probité, c'est la ruse soutenue du droit, l'usurpation sans violence, l'indélicatesse sans crime. Vous ne le verrez point armé du poignard qui tue; son arme à lui, c'est l'astuce, la fraude, la mauvaise foi, avec lesquelles on s'enrichit… Il parle d'honneur et de loyauté comme font les marchands! mais voyez quelle hypocrisie jusque dans ses bienfaits! il convie à l'indépendance toute une race malheureuse; et ces nègres qu'il affranchit, il leur inflige, au sortir des fers, une persécution plus cruelle que l'esclavage.
Ainsi s'emportait ma colère; j'en arrêtai les élans à l'aspect de Marie, dont l'abattement était extrême. Après avoir exhalé ses ressentiments, mon coeur ne contenait plus que de l'amour, et je ne crus pouvoir mieux l'exprimer qu'en adressant ce peu de mots à Nelson: «Le temps d'épreuve n'est pas encore écoulé, veuillez me faire grâce de ce qui reste et souffrir que je devienne l'époux de Marie.
— «Dieu puissant! s'écria l'Américain non sans quelque émotion, que ta bonté est grande puisque tu nous conserves le coeur de ce digne jeune homme!»
Mes paroles jetèrent Marie dans une situation impossible à décrire. L'expression de mes griefs contre la société américaine lui avait donné le change sur mes sentiments intérieurs; et, quand mes derniers accents lui eurent révélé le seul désir de mon coeur, je la vis passer subitement de l'extrême douleur à cet excès de joie qui s'annonce aussi par des larmes; tombant à genoux, elle rendit grâces à Dieu dans l'attitude du criminel qui, ayant reçu des hommes un pardon inespéré, joint ses deux mains en regardant le ciel.
Nelson ajouta:» Généreux ami, c'est le signe d'une âme grande et forte d'être attiré par le malheur. Je ne combattrai plus vos nobles élans; j'admire votre vertu, et ne me crois point digne de la diriger.» En disant ainsi, il se jeta dans mes bras, et me serra étroitement contre son coeur; puis, prenant ma main et celle de Marie: «Ma fille, lui dit-il en faisant signe de nous unir, Ludovic sera votre époux.» — «Ô mon Dieu! s'écria cette charmante fille, tant de bonheur n'est-il pas un rêve?» Elle n'ajouta rien à ces paroles, se tint appuyée au bras de Nelson et parut recueillir ses sentiments dans une extase de félicité.
Cependant, impatient de voir s'accomplir le plus cher de mes voeux, j'obtins de Nelson qu'il fixât le jour de mon union avec sa fille. — «Dans quelques jours, me dit-il, je vous nommerai mon fils. Il fut un temps, peu éloigné de nous, où, selon les lois de l'État de New York, le mariage d'un blanc avec une personne de couleur était impossible; mais aujourd'hui la prohibition n'existe plus: de semblables alliances se font quelquefois…
«Un ami de notre hôte, le révérend John Mulon, ministre catholique, que sa philanthropie pour la race noire rend cher aux presbytériens eux-mêmes, vous mariera d'abord selon les rites de l'Église romaine, à laquelle vous appartenez; ensuite James Williams, ministre presbytérien, donnera à votre union la sanction du culte que ma fille professe. Naguère encore des mariages de cette sorte eussent excité dans la population américaine de vives rumeurs… mais l'esprit public s'éclaire chaque jour, et les haines meurent avec les préjugés. Peut-être, mes enfants, ferons nous sagement, quand votre union sera consacrée, de ne point quitter New York. Il n'existe pas dans cette ville plus de bienveillance que dans les autres pour les gens de couleur; mais, au moins, dans une grande cité, il est plus facile qu'ailleurs de vivre obscur et ignoré.»
Je ne songeai point en ce moment à rechercher si Nelson était le jouet de quelque illusion; le contentement de mon coeur était extrême; toutes mes inquiétudes s'évanouirent; j'oubliai mes ennuis passés, la cause même qui les avait fait naître; et, croyant à jamais tarie la source de mes infortunes, je ne vis plus dans l'avenir que des promesses de bonheur.
Cette impression ne fut point dissipée par les chagrins de Marie qui, peu d'instants après les joies de la première ivresse, était revenue à sa mélancolie. «Mon ami, me disait-elle, c'est en vain que tu cherches à me tromper… Ton amour pour moi est devenu un sacrifice…
«Quand tu vois couler mes larmes, n'accuse point mon amour; je pleure parce que je vois quel sera ton sort, si notre union s'accomplit. Le mépris dont je serai l'objet rejaillira sur toi… Tu n'es point accoutumé à te passer d'estime; et ce manque te fera souffrir d'affreux tourments… il ne sera pas en ton pouvoir de me cacher les secrètes plaies de ton coeur. Ludovic, je mourrai de douleur de te savoir malheureux.»