Je méprisai la vanité de ses scrupules et la chimère de ses craintes.
Le jour tant désiré de notre hymen arriva. Je me sentais plein d'amour, jamais mon coeur ne s'était ouvert à tant d'espérance; j'éprouvais pourtant un secret déplaisir à voir le front de Marie couvert d'un voile de tristesse, qui ne tombait point devant ma joie; je ne savais pas alors qu'il est des âmes tendres et mystérieuses dont la douleur est un présage, et qui souffrent instinctivement, parce qu'elles ont deviné de grands maux dans l'avenir
Cependant, dès le matin, elle parut ornée de la blanche couronne des épouses; sa grâce et sa beauté naturelle étaient pleines d'un secret enchantement, et, je ne sais si sa parure n'était pas encore embellie par le deuil de son regard. Une joie religieuse et paisible se peignait sur la physionomie de Nelson; et, quand John Mulon et James Williams nous annoncèrent que l'heure était venue d'aller à l'église pour la cérémonie, je me sentis pénétré d'une sainte et douce émotion.
Cependant, à l'instant où nos âmes tranquilles se remplissaient
des espérances du bonheur, de grands troubles se préparaient dans
New York, et un orage terrible était près de fondre sur nos têtes.
(Voir note à la fin de l'ouvrage)
Il existe à New York, comme dans toutes les villes du Nord des États-Unis, deux partis bien distincts parmi les amis de la race noire.
Les uns, jugeant l'esclavage mauvais pour leur pays, et peut-être aussi le condamnant comme contraire à la religion chrétienne, demandent l'affranchissement de la population noire; mais, pleins des préjugés de leur race, ils ne considèrent point les nègres affranchis comme les égaux des blancs; ils voudraient donc qu'on déportât les gens de couleur, à mesure qu'on leur donne la liberté; et ils les tiennent dans un état d'abaissement et d'infériorité aussi longtemps que ceux-ci demeurent parmi les Américains. Un grand nombre de ces amis des nègres ne sont contraires à l'esclavage que par amour-propre national; il leur est pénible de recevoir sur ce point le blâme des étrangers, et d'entendre dire que l'esclavage est un reste de barbarie. Quelques-uns attaquent le mal par la seule raison qu'ils souffrent de le voir: ceux-là, en opérant l'affranchissement, font peu de chose: ils détruisent l'esclavage, et ne donnent pas la liberté; ils se délivrent d'un chagrin, d'une gêne, d'une souffrance de vanité, mais ils ne guérissent point la plaie d'autrui; ils ont travaillé pour eux, et non pour l'esclave. Chargé de ses fers, celui-ci est repoussé de la société libre.
Les autres partisans des nègres sont ceux qui les aiment sincèrement, comme un chrétien aime ses frères, qui non-seulement désirent l'abolition de l'esclavage, mais encore reçoivent dans leur sein les affranchis, et les traitent comme leurs égaux.
Ces amis zélés de la population noire sont rares; mais leur ardeur est infatigable; elle fut longtemps à peu près stérile; cependant quelques préjugés s'évanouirent à leur voix, et on vit des blancs s'allier par le mariage à des femmes de couleur.
Tant que la philanthropie pour les nègres n'avait abouti qu'à d'inutiles déclamations, les Américains l'avaient tolérée sans peine: peu leur importait qu'on proclamât théoriquement l'égalité des noirs, pourvu que ceux-ci demeurassent, par le fait, inférieurs aux blancs. Mais le jour où un Américain épousa une femme de couleur, la tentative de mêler les deux races prit un caractère pratique. Ce fut une atteinte portée à la dignité des blancs; l'orgueil américain se souleva tout entier.
Telle était, dans la ville de New York, la disposition des esprits, à l'époque de mon hymen avec Marie.