Comme nous nous rendions à l'église catholique, j'aperçus dans la ville une agitation inaccoutumée. Ce n'était plus le mouvement régulier d'une population industrielle et commerçante: des hommes mal vêtus, de la classe ouvrière, parcouraient les rues à une heure où d'ordinaire ils remplissent les ateliers. On les voyait, au mépris de leurs habitudes calmes et froides, marcher vite, se heurter en se croisant, s'aborder d'un air mystérieux, former des groupes animés, et se séparer brusquement dans des directions contraires.
Plein d'un intérêt immense qui occupait toute ma pensée, je ne prêtai qu'une faible attention à ce trouble extérieur; cependant, dès ce moment, je fus surpris de ne voir dans les rues ni nègres ni mulâtres.
Nelson demanda à un Américain qui passait près de nous la cause de ce tumulte. — «Oh! dit celui-ci, les amalgamistes [54] font tout le mal; ils veulent que les nègres soient les égaux des blancs; les blancs sont bien forcés de se révolter.»
Interrogé de même, un autre répondit — «Si on tue les nègres, ce sera leur faute; pourquoi ces misérables osent-ils s'élever jusqu'au rang des Américains?»
Un troisième interlocuteur émit une opinion différente: «On va, dit-il, raser les maisons des noirs, et faire disparaître leurs hideuses figures! Les blancs sont coupables d'agir ainsi; car ils ont eu le premier tort; pourquoi ont-ils donné la liberté aux nègres?»
À l'instant où ces tristes discours frappaient notre oreille, un affreux spectacle s'offrit à nos yeux…
Nous étions dans Léonard-Street. Quelques pauvres mulâtres venant à passer en ce moment, nous entendons aussitôt mille voix furieuses crier: «Haine aux nègres! à mort! à mort!» Au même instant, une grêle de pierres, parties du sein de la multitude, tombe sur les gens de couleur; des Américains, armés de bâtons, se précipitent sur ces malheureux, et les frappent sans pitié. Atterrés par un traitement aussi cruel qu'inattendu, les mulâtres ne faisaient aucune résistance, et paraissaient accablés de stupeur à l'aspect de la foule irritée; leur regard, élevé vers le ciel, semblait demander à Dieu d'où venait contre eux le courroux d'une société dont ils respectaient les lois.
Bientôt une scène plus désolante encore s'offrit à nos regards. Les infortunés, que poursuivait une aveugle vengeance, s'étaient réfugiés dans les maisons amies de quelques gens de couleur. Je les croyais échappés au péril; mais quand il est soulevé, le flot populaire ne s'arrête pas ainsi. Les fenêtres volent en éclats, les portes sont brisées, les murs démolis… En ce moment, je cessai de voir le travail du peuple: Marie était glacée d'effroi. «Mes amis, nous dit Nelson sans se troubler, retirons-nous; ces violences barbares confondent ma raison; elles prouvent une haine bien fatale contre les gens de couleur. De grands dangers nous menaceraient si nous étions découverts. Hâtons-nous de gagner le temple saint; réfugiés dans l'édifice religieux, nous y serons à couvert de toute injure: le peuple américain cesserait plutôt d'exister que de perdre son respect pour les choses saintes… Mes enfants, nous disait encore Nelson en nous entraînant vers l'église, dès que votre union sera consommée, nous quitterons cette ville, où règnent de mauvaises passions, que je croyais assoupies.»
En peu d'instants nous arrivâmes à l'église de John Mulon.
Beaucoup de gens de couleur s'y étaient réfugiés.
En entrant dans le pieux asile, je sentis renaître ma force et mes espérances. Le tumulte de la sédition, les cris de la multitude, ses fureurs, et la voix des victimes, tous ces bruits de la terre cessèrent de frapper mon oreille, et les ressentiments sortirent de mon coeur. J'aimais la fille de Nelson, et je priais Dieu.