— «De grâce, m'écriai-je, ne faites pas à mon coeur l'injure de l'interroger… Mais dites, quand serai-je uni à celle qui m'est plus chère mille fois qu'elle ne le fut jamais?…

— «Hélas! mon ami, répliqua Nelson après un long silence, tout est obstacle, embarras et malheur autour de nous… Je ne vois de certain que la nécessité où nous sommes de quitter New York sans le moindre retard.»

Nous pensions tous comme lui. Mais où aller?… Nelson voulait nous conduire dans l'Ohio, où la population américaine, composée d'éléments tout nouveaux, ne tient aucun compte des antécédents de la vie et des traditions de famille. Il se sentait d'ailleurs attiré vers ce pays par la fécondité de son sol et le génie industriel de ses habitants. Mais comme nous allions nous arrêter à ce projet, notre nouvel hôte, Lewis Williams, chez lequel son frère nous avait conduits, nous apprit que la législature de l'Ohio venait de rendre un décret pour interdire l'entrée de l'État à tous les gens de couleur.

Ce nouvel acte de tyrannie, tant de malheurs accumulés sur nos têtes, réveillèrent dans mon âme les haines qu'une ivresse passagère y avait endormies.

Je dis à Marie: «Ma bien-aimée, fuyons une société qui nous persécute; le bonheur est trop difficile parmi les méchants; mais tous les hommes sont méchants pour nous; crois-moi, renonçons à ce monde cruel… voudrais-tu me suivre au désert? L'Ouest des États- Unis contient d'immenses contrées, où les Européens n'ont jamais pénétré; c'est là qu'est notre asile…»

Quel est l'homme qui, sous le charme d'une douce atmosphère, traversant une belle solitude, au milieu d'une forêt sombre et sauvage, où l'eau vive court sous la feuillée tremblante; où le soleil se joue sur les cimes que déplace le vent; où tout est recueillement et mystère; où la nature s'empare de l'âme par le calme, et des sens par une voluptueuse fraîcheur; quel est celui, dis-je, qui, sous l'empire de ces impressions, n'a pas rêvé le bonheur dans un établissement éloigné du monde, et n'a, sur les ailes de son imagination, transporté tout à coup dans ce lieu solitaire une personne chérie, avec laquelle il oubliera le reste des hommes, au sein de toutes les délices de l'amour, et de tous les enchantements de la nature?

Ceux auxquels de riantes illusions n'ont pas inspiré ce beau rêve l'ont peut-être fait dans ces moments de triste réalité où l'ennui, le dégoût et la misère donnent au malheureux l'espoir de trouver le bonheur partout où le monde n'est pas.

L'idée du désert me vint de la mélancolie; cependant elle offrit à mon âme l'image d'une douce félicité.

Je dis à Marie cette impression avec une abondance de sentiments et un excès de tendresse que j'essaierais vainement de vous dépeindre: le coeur trouve, dans ses efforts d'espérance, des expressions qui ne sont point de l'homme; mais le feu de ce divin langage s'éteint en lui, lorsque, de l'Eden céleste vers lequel elle s'était élancée, l'âme est retombée dans la vallée de larmes…

Pendant que je parlais, Marie semblait m'écouter avec ravissement; nos coeurs étaient toujours de concert, et son imagination avait compris la mienne. Quand je lui dis ces mots «Voudrais-tu me suivre au désert?» — «Oh! mon ami, s'écria-t-elle, comme la vie s'écoulerait pour moi douce et tranquille, partout où je ne verrais que toi!!» — Et, comme si un remords fût entré dans son âme, elle reprit bientôt: «La solitude me convient, à moi, pauvre fille maudite des hommes et de Dieu; mais vous, Ludovic, n'est-ce pas trop sacrifier que de quitter ce monde?»