Alors j'essayai de convaincre Marie du peu que je perdais en m'éloignant des hommes. Passer mes jours avec elle seule, loin des sociétés que je haïssais, me semblait un bonheur au-delà duquel je ne concevais rien qui fût désirable. Pour apaiser ses scrupules, je ne lui fis aucune peinture exagérée de mon amour: je lui montrai mon coeur à découvert. «Tu crois, lui dis-je, ô ma bien- aimée! que je t'offre un sacrifice… détrompe toi. Cette retraite vers la forêt solitaire où nous jouirons d'une si douce félicité, n'est pas seulement selon mon coeur; ma raison elle-même l'approuve. Je suis dégoûté des hommes d'Europe et de leur civilisation. Dans les contrées sauvages où nous irons, nous trouverons d'autres hommes qui ne sont ni polis ni savants, mais aussi ne connaissent rien aux arts de l'oppression et de la tyrannie. Nous appelons ces Indiens des sauvages parce qu'ils n'ont point nos talents; mais quel nom nous donnent-ils, eux qui ne possèdent point nos vices? C'est au sein de leurs forêts que nous admirerons l'homme dans sa dignité primitive.
«La vie civilisée est une vie de force collective et de faiblesse individuelle: l'homme isolé marche seul dans sa force et dans sa liberté.
«Dans nos pays de vieille civilisation, l'impotent dont le corps languit, le lâche qui n'a point d'âme, l'imbécile qui n'en a pas plus qu'un reflet, sont les forts de la société, pourvu qu'ils soient nés riches: ils brillent, ils commandent, ils gouvernent. Il n'est pas de poltron qui n'achète du coeur avec de l'or: les honneurs, les distinctions, la gloire même, se vendent comme une denrée.
«J'ai vu des idiots que servaient cent hommes intelligents appelés valets. S'ils fussent nés rois, ils eussent été servis par des peuples.
«Chez l'Indien, au contraire, l'intelligence est au chef, l'énergie à l'homme fort, la faiblesse à l'infirme; et l'on n'achète pas plus l'énergie musculaire que la puissance morale.
«Ainsi la raison elle-même nous chasse du pays que nous haïssons, et nous pousse vers la nouvelle patrie qu'a choisie notre coeur…
— «Oh! oui, s'écria Marie cédant à la conviction dont elle me voyait pénétré… mais mon père!!…»
Je répliquai: «Nelson nous aime tendrement: partout où nous irons, ses bénédictions et ses voeux suivront nos traces… d'ailleurs, infortuné lui-même, ne sera-t-il pas jaloux de partager notre retraite?»
Nelson entendit sans le plus léger signe d'émotion la communication de mes projets; il réfléchit profondément, et puis il me dit: «La résolution que vous proposez est extrême, mais notre position l'est aussi; je ne me séparerai point de vous, mes enfants. Pendant qu'au désert vous serez occupés de votre bonheur, j'aurai, moi, d'autres soins à remplir. J'ai toujours compati à la misère des Indiens, dont l'ignorance fait la faiblesse; un grand nombre parmi nous sont durs et persécuteurs envers ces infortunés. Le Ciel, qui ne me permet pas de jouir ici du bien-être et de la sécurité, m'avertit sans doute que ma place est marquée ailleurs, et je ferai encore une oeuvre utile à mon pays en travaillant à réparer ses injustices…»
Il réfléchit de nouveau, et poursuivit ainsi: «Nous allons marcher vers l'Ouest et traverser de vastes contrées. Le désert est loin aujourd'hui; la civilisation américaine grandit si vite et s'étend si rapidement… Si nous ne cherchions qu'un sol fertile et une admirable nature, nous choisirions notre asile dans la vallée du Mississipi, sur sa rive droite, qui compte encore peu d'habitants; mais les eaux du grand fleuve qui, en se débordant, fécondent les terres environnantes, sont aussi, par leur contact avec les matières végétales, la source d'exhalaisons funestes à la vie de l'homme. Nous ferons mieux de porter nos pas du côté des grands lacs, où l'on respire un air toujours pur. Le Michigan est renommé pour la salubrité de son climat; il ne contient qu'une seule ville (Détroit), d'immenses forêts, et la nation des Indiens Ottawas.»