Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles mangeaient trop de fumier; les charrois étaient dispendieux,—impossible d'extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait les prairies;—et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir que Bouvard sentait à marcher dessus.
Ils s'en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La maison montrait de ce côté-là, sa cour d'honneur et sa façade.
Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune. Le hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en retour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une petite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au premier s'ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en prit une pour ses collections; la dernière fut destinée à la bibliothèque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent d'autres bouquins, mais n'eurent pas la fantaisie d'en lire les titres. Le plus pressé, c'était le jardin.
Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les branches une dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa jupe, les genoux pliés, la tête sur l'épaule, comme craignant d'être surprise.—Ah! pardon! ne vous gênez pas!—et cette plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour pendant plus de trois semaines, ils la répétèrent.
Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître—on venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent les ouvertures avec des planches. La population fut contrariée.
Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient, s'imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible;—mais allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de vue.
S'ils rencontraient un limaçon, ils s'approchaient de lui, et l'écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet,—et coupaient en deux les vers blancs d'une telle force que le fer de l'outil s'en enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer des chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule, furieusement.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon—et des pommes d'amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l'arceau de la tonnelle.
Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d'autres récoltes, procurant d'autres engrais, tout cela indéfiniment;—et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l'avenir, des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n'en vendaient pas; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et abjurant toute pudeur, il prit le parti d'aller lui-même au crottin!
C'est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour, l'accosta sur la grande route. Quand elle l'eut complimenté, elle s'informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, très brillants bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elle avait même un peu de moustache) intimidèrent Pécuchet. Il répondit brièvement et tourna le dos—impolitesse que blâma Bouvard.