Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids. Ils s'installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu, regardaient la pluie tomber.
Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient chaque matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils consolaient leur impatience, en disant: tout va partir.
Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent beaucoup.
La vigne promettait.
Puisqu'ils s'entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans l'agriculture;—et l'ambition les prit de cultiver leur ferme. Avec du bon sens et de l'étude ils s'en tireraient, sans aucun doute.
D'abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres;—et ils rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges l'honneur de visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de suite un rendez-vous.
Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d'un coteau qui domine la vallée de l'Orne. La rivière coulait au fond, avec des sinuosités. Des blocs de grès rouge s'y dressaient de place en place, et des roches plus grandes formaient au loin comme une falaise surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. En face, sur l'autre colline, la verdure était si abondante qu'elle cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux, se marquant au milieu de l'herbe par des lignes plus sombres.
L'ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur la droite avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu'à la rivière où des platanes alignés reflétaient leur ombre.
Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu'on fanait. Des femmes portant des chapeaux de paille, des marmottes d'indienne ou des visières de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé par terre—et à l'autre bout de la plaine, auprès des meules, on jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée de trois chevaux. M. le Comte s'avança suivi de son régisseur.
Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en côtelette, l'air à la fois d'un magistrat et d'un dandy. Les traits de sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.
Les premières politesses échangées, il exposa son système relativement aux fourrages; on retournait les andains sans les éparpiller, les meules devaient être coniques, et les bottes faites immédiatement sur place, puis entassées par dizaines. Quant au râteleur anglais, la prairie était trop inégale pour un pareil instrument.