Ce qu'il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la découverte d'un monde—tout un monde!—qui avait des lueurs éblouissantes, des floraisons désordonnées, des océans, des tempêtes, des trésors—et des abîmes d'une profondeur infinie;—un effroi s'en dégageait; qu'importe! il rêva l'amour, ambitionnait de le sentir comme elle, de l'inspirer comme lui.

Pourtant, il exécrait Gorju—et, au corps de garde, avait eu peine à ne pas le trahir.

L'amant de Mme Castillon l'humiliait par sa taille mince, ses accroche-coeurs égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant; —tandis que sa chevelure—à lui—se collait sur son crâne comme une perruque mouillée, son torse dans sa houppelande ressemblait à un traversin, deux canines manquaient, et sa physionomie était sévère. Il trouvait le ciel injuste, se sentait comme déshérité, et son ami ne l'aimait plus. Bouvard l'abandonnait tous les soirs.

Après la mort de sa femme, rien ne l'eût empêché d'en prendre une autre—et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison. Il était trop vieux pour y songer!

Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient leurs couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une dent n'avait bougé;—et à l'idée qu'il pouvait plaire, il eut un retour de jeunesse; Mme Bordin surgit dans sa mémoire.—Elle lui avait fait des avances, la première fois lors de l'incendie des meules, la seconde à leur dîner, puis dans le muséum, pendant la déclamation, et dernièrement, elle était venue sans rancune, trois dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et y retourna, se promettant de la séduire.

Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de l'eau il lui parlait plus souvent;—et soit qu'elle balayât le corridor, ou qu'elle étendit du linge, ou qu'elle tournât les casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir,—surpris lui-même de ses émotions, comme dans l'adolescence. Il en avait les fièvres et les langueurs,—et était persécuté par le souvenir de Mme Castillon, étreignant Gorju.

Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s'y prennent pour avoir des femmes.

—On leur fait des cadeaux! on les régale au restaurant.

—Très bien! Mais ensuite?

—Il y en a qui feignent de s'évanouir, pour qu'on les porte sur un canapé, d'autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les meilleures vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se répandit en descriptions, qui incendièrent l'imagination de Pécuchet, comme des gravures obscènes. La première règle, c'est de ne pas croire à ce qu'elles disent. J'en ai connu, qui sous l'apparence de Saintes, étaient de véritables Messalines! Avant tout, il faut être hardi!