Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte du salon tournait devant eux et qu'ils se miraient en passant dans les hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevait les allées, où tranchait sur la verdure le gilet rouge d'un domestique, ils éprouvaient un plaisir; et le luxe du milieu les faisait indulgents aux paroles qui s'y débitaient.

Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en développait les principes, devant un cercle d'intimes: Hurel, le curé, le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre, qui venait de temps à autre pour vingt-quatre heures au château.

—Ce qu'il y a d'abominable disait le comte c'est l'esprit de 89! D'abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement, puis arrive la liberté; liberté d'injures, de révolte, de jouissances, ou plutôt de pillage. Si bien que la Religion et le Pouvoir doivent proscrire les indépendants, les hérétiques. On criera sans doute, à la Persécution! comme si les bourreaux persécutaient les criminels. Je me résume. Point d'État sans Dieu! la Loi ne pouvant être respectée que si elle vient d'en haut; et actuellement il ne s'agit pas des Italiens mais de savoir qui l'emportera de la Révolution ou du Pape, de Satan ou de Jésus-Christ!

M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire, le juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchet regardaient le plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande travaillaient pour les pauvres—et M. de Mahurot près de sa fiancée, parcourait les feuilles.

Puis, il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans la recherche d'un problème. Napoléon III n'était plus un Sauveur, et même il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries, les maçons travailler le dimanche.

—On ne devrait pas permettre était la phrase ordinaire de M. le Comte. Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de père de famille;—et plût à Dieu que le gouvernement à cet égard eût la même rigueur qu'il déployait dans sa maison. Le Pouvoir seul est juge des dangers de la science; répandue trop largement elle inspire au peuple des ambitions funestes. Il était plus heureux, ce pauvre peuple, quand les seigneurs et les évêques tempéraient l'absolutisme du roi. Les industriels maintenant l'exploitent. Il va tomber en esclavage!

Et tous regrettaient l'ancien régime, Hurel par bassesse, Coulon par ignorance, Marescot, comme artiste.

Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie, d'Holbach, etc.—et Pécuchet s'éloigna d'une religion, devenue un moyen de gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour séduire mieux ces dames et s'il pratiquait, c'était à cause des domestiques.

Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon goût; ce qu'on rapporte des abus féodaux, de l'Inquisition ou des Jésuites, préjugés, et il vantait le Progrès, bien qu'il méprisât tout ce qui n'était pas gentilhomme ou sorti de l'École Polytechnique.

M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges, faisait des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les idiomes sont dérivés de l'hébreu; sa rhétorique manquait d'imprévu; invariablement, c'était le cerf aux abois, le miel et l'absinthe, l'or et le plomb, des parfums, des urnes—et l'âme chrétienne, comparée au soldat qui doit dire en face du Péché: Tu ne passes pas!