Alors les leçons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux; et le cours de Pécuchet s'arrêta.
Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.
Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa chambre des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du Mauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait l'allemand, secourait un aveugle, et était reçu à l'École Polytechnique. Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir à son père, avait une querelle dans un café, battait son épouse, tombait ivre mort, fracturait une armoire—et un dernier tableau le représentait au bagne, où un monsieur accompagné d'un jeune garçon disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de l'inconduite.
Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau prêcher, les saturer de cette maxime: le travail est honorable et les riches parfois sont malheureux, ils avaient connu des travailleurs nullement honorés, et se rappelaient le château où la vie semblait bonne. Les supplices du remords leur étaient dépeints avec tant d'exagération qu'ils flairaient la blague et se méfiaient du reste.
On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'idée de l'opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin, Jacquard! Victor ne témoignait aucune envie de leur ressembler.
Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous. Mais ayant oublié la mort de Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne. Victor se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps, qu'il fallut enlever ses oreilles de carton.
Sa soeur comme lui, se montrait flattée des éloges et indifférente aux blâmes.
Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir, qu'ils durent soigner;—et on leur confiait deux ou trois sols pour qu'ils fissent l'aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent leur appartenait.
Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard mon oncle et Pécuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la moitié des leçons, ordinairement, se passait en disputes.
Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les cheveux; pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme lui,—et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et Pécuchet descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la cheminée—et Marcel joignant les mains s'écriait: Retirez-le! c'est trop! c'est trop!