Dès qu'ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les escorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air digne. Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux;—et ces deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n'avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua dans l'auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l'entrée. Puis le maçon réclama ses outils; ils les payèrent; encore des frais!—et le garde champêtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin un monsieur qui avait la croix d'honneur, les délivra; et ils s'en allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects.
Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant d'entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le Guide du voyageur géologue par Boné.
Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l'on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n'oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles, à cause de la transpiration et bien qu'on ne puisse se présenter partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d'un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite: Savoir la langue du pays que l'on visite, ils la savaient. Garder une tenue modeste, c'était leur usage. Ne pas avoir d'argent sur soi, rien de plus simple. Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre la qualité d'ingénieur!
—Eh bien! nous la prendrons!
Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.
Tantôt sur les bords de l'Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères;—ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la verdure; mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la terre;—et toutes les collines étaient pour eux encore une preuve du Déluge.
À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus;—et ils cherchaient des moraines et des faluns.
Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement—et quand ils avaient répondu qu'ils étaient des ingénieurs une crainte leur venait; l'usurpation d'un titre pareil pouvait leur attirer des désagréments.
À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans l'escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n'était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l'argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire.