Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n'étaient pas ailleurs qu'en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura? Impossible de s'y reconnaître! ce qui est système pour l'un est pour l'autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des couches, s'entremêlent, s'embrouillent; mais Omalius d'Halloy vous prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques.
Cette déclaration les soulagea—et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l'oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l'argile de Kimmeridge!
À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui conduit sous les phares. Des éboulements l'obstruaient;—il était dangereux de s'y hasarder.
Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s'il le fallait.
Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat—et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus loin, d'abord.
Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n'hésitèrent pas à se qualifier d'ingénieurs.
On s'arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d'eau avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui s'ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.
Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s'élevèrent à des considérations sur l'origine du monde.
Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons.—Cependant le feu central diminue, et le soleil s'affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la houille se seront convertis en acide carbonique—et aucun être ne pourra subsister.
—Nous n'y sommes pas encore dit Bouvard.