Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son métier. On le voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, il prenait bien vite une autre route.
C'était M. L'Heureux, le marchand, qui s'était chargé de la commande; cela lui fournit l'occasion de fréquenter Emma. Il causait avec elle des nouveaux déballages de Paris, de mille curiosités féminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne réclamait d'argent. Emma s'abandonnait à cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi elle voulut avoir, pour la donner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin de parapluies. M. L'Heureux, la semaine d'après, la lui posa sur sa table.
Mais, le lendemain, il se présenta chez elle, avec une facture de deux cent soixante-dix francs, sans compter les centimes. Emma fut très embarrassée: tous les tiroirs du secrétaire étaient vides; on devait plus de quinze jours à Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité d'autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment l'envoi de M. Derozerais, qui avait coutume, chaque année, de payer vers la Saint-Pierre.
Elle réussit d'abord à éconduire L'Heureux; enfin il perdit patience: on le poursuivait; ses capitaux étaient absents; et s'il ne rentrait dans quelques-uns, il serait forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu'elle avait.
—Eh! reprenez-les! dit Emma.
—Oh! c'est pour rire! répliqua-t-il. Seulement je ne regrette que la cravache. Ma foi! Je la redemanderai à Monsieur.
—Non! non! fit-elle.
—Ah! je te tiens, pensa L'Heureux.
Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et avec son petit sifflement habituel:
—Soit! nous verrons! nous verrons!