Il avait pensé que les Mercenaires l'attendraient à Utique ou qu'ils reviendraient contre lui; et, ne trouvant pas ses forces suffisantes pour donner l'attaque ou pour la recevoir, il s'était enfoncé dans le sud, par la rive droite du fleuve, ce qui le mettait immédiatement à couvert d'une entreprise.
Il voulait, fermant d'abord les yeux sur leur révolte, détacher toutes les tribus de la cause des Barbares; puis, quand ils seraient bien isolés au milieu des provinces, il tomberait sur eux et les exterminerait.
En quatorze jours, il pacifia la région comprise entre Thouccaber et Utique, avec les villes de Tignicabah, Tessourah, Vacca, d'autres encore à l'occident. Zounghar bâtie dans les montagnes, Assouras célèbre par son temple, Djeraado fertile en genévriers, Thapitis et Hagour lui envoyèrent des ambassades. Les gens de la campagne arrivaient les mains pleines de vivres, imploraient sa protection, baisaient ses pieds, ceux des soldats, et se plaignaient des Barbares. Quelques-uns venaient lui offrir, dans des sacs, des têtes de Mercenaires, tués par eux, disaient-ils, mais qu'ils avaient coupées à des cadavres; car beaucoup s'étaient perdus en fuyant, et on les trouvait morts, de place en place, sous les oliviers et dans les vignes.
Pour éblouir le peuple, Hamilcar, dès le lendemain de la victoire, avait envoyé à Carthage les deux mille captifs faits sur le champ de bataille. Ils arrivèrent par longues compagnies de cent hommes chacune, les bras attachés sur le dos avec une barre de bronze qui les prenait à la nuque, et les blessés, en saignant, couraient aussi; des cavaliers, derrière eux, les chassaient à coups de fouet.
Ce fut un délire de joie! On se répétait qu'il y avait eu six mille Barbares de tués; les autres ne tiendraient pas, la guerre était finie; on s'embrassait dans les rues, et l'on frotta de beurre et de cinnamome la figure des Dieux Patæques, pour les remercier. Avec leurs gros yeux, leur gros ventre et leurs deux bras levés jusqu'aux épaules, ils semblaient vivre sous leur peinture plus fraîche et participer à l'allégresse du peuple. Les riches laissaient leurs portes ouvertes; la ville retentissait du ronflement des tambourins; les temples toutes les nuits étaient illuminés, et les servantes de la Déesse descendues dans Malqua établirent au coin des carrefours des tréteaux en sycomore, où elles se prostituaient. On vota des terres pour les vainqueurs, des holocaustes pour Melkarth, trois cents couronnes d'or pour le suffète; ses partisans proposaient de lui décerner des prérogatives et des honneurs nouveaux.
Il avait sollicité les anciens de faire des ouvertures à Autharite pour échanger contre tous les Barbares, s'il le fallait, le vieux Giscon avec les autres Carthaginois détenus comme lui. Les Libyens et les Nomades qui composaient l'armée d'Autharite connaissaient à peine ces Mercenaires, hommes de race italiote ou grecque; puisque la République leur offrait tant de Barbares contre si peu de Carthaginois, c'est que les uns étaient de nulle valeur et que les autres en avaient une considérable. Ils craignaient un piège. Autharite refusa.
Les anciens décrétèrent l'exécution des captifs, bien que le suffète leur eût écrit de ne pas les mettre à mort. Il comptait incorporer les meilleurs dans ses troupes et exciter par là des défections. Mais la haine emporta toute réserve.
Les deux mille Barbares furent attachés dans les Mappales, contre les stèles des tombeaux; et des marchands, des goujats de cuisine, des brodeurs et même des femmes, les veuves des morts avec leurs enfants, tous ceux qui voulaient, vinrent les tuer à coups de flèche. On les visait lentement, pour mieux prolonger leur supplice; on baissait son arme, puis on la relevait tour à tour; et la multitude se poussait en hurlant. Des paralytiques se faisaient amener sur des civières; beaucoup, par précaution, apportaient leur nourriture et restaient là jusqu'au soir; d'autres y passaient la nuit. On avait planté des tentes où l'on buvait. Plusieurs gagnèrent de fortes sommes à louer des arcs.
On laissa debout ces cadavres crucifiés qui semblaient sur les tombeaux autant de statues rouges;—et l'exaltation gagnait jusqu'aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et d'ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des plaisirs qu'elle leur donnait, maintenant ils s'intéressaient à sa fortune, se sentaient Puniques; et les anciens trouvèrent habile d'avoir ainsi fondu dans une même vengeance le peuple entier.
La sanction des Dieux n'y manqua pas, car de tous les côtés du ciel des corbeaux s'abattirent. Ils volaient en tournant dans l'air avec de grands cris rauques, et faisaient un nuage qui roulait sur soi-même continuellement. On l'apercevait de Clypéa, de Rhadès et du promontoire Hermæum. Parfois il se crevait tout à coup, élargissant au loin ses spirales noires; c'était un aigle qui fondait dans le milieu, puis repartait. Sur les terrasses, sur les dômes, à la pointe des obélisques et au fronton des temples, il y avait, çà et là, de gros oiseaux qui tenaient dans leur bec rougi des lambeaux humains.