Et, avec les meilleurs, il se précipita contre le retranchement. Une volée de pierres les repoussa, car le suffète avait pris sur le pont leurs catapultes abandonnées.
Cet insuccès fit tourner brusquement l'esprit mobile des Barbares. L'excès de leur bravoure disparut; ils voulaient vaincre, mais en se risquant le moins possible. D'après Spendius, il fallait garder soigneusement la position que l'on avait, et affamer l'armée punique. Les Carthaginois se mirent à creuser des puits; et, des montagnes entourant la colline, ils découvrirent de l'eau.
Du sommet de leur palissade ils lançaient des flèches, de la terre, du fumier, des cailloux qu'ils arrachaient du sol, pendant que les six catapultes roulaient incessamment sur la longueur de la terrasse.
Mais les sources d'elles-mêmes se tariraient; on épuiserait les vivres, on userait les catapultes; les Mercenaires dix fois plus nombreux, finiraient par triompher.
Le suffète imagina des négociations afin de gagner du temps; et, un matin, les Barbares trouvèrent dans leurs lignes une peau de mouton couverte d'écritures. Il se justifiait de sa victoire; les anciens l'avaient forcé à la guerre. Pour leur montrer qu'il gardait sa parole, il leur offrait le pillage d'Utique ou celui d'Hippo-Zaryte, à leur choix; Hamilcar, en terminant, déclarait ne pas les craindre, parce qu'il avait gagné des traîtres et que, grâce à ceux-là, il viendrait à bout, facilement, de tous les autres.
Les Barbares furent troublés; cette proposition d'un butin immédiat les faisait rêver; ils appréhendaient une trahison, ne soupçonnant point un piège dans la forfanterie du suffète, et ils commencèrent à se regarder les uns les autres avec méfiance. On observait les paroles, les démarches; des terreurs les réveillaient la nuit. Plusieurs abandonnaient leurs compagnons; suivant sa fantaisie on choisissait son armée; les Gaulois avec Autharite allèrent se joindre aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient la langue.
Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente de Mâtho; et, accroupis autour d'un bouclier, ils avançaient et reculaient attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour reproduire les manœuvres. Spendius démontrait les ressources d'Hamilcar; il suppliait de ne point compromettre l'occasion et jurait par tous les Dieux. Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose personnelle; il s'indignait que les autres s'en mêlassent sans vouloir lui obéir. Autharite, devinant ses paroles à sa figure, applaudissait. Narr'Havas levait le menton en signe de dédain; pas une mesure qu'il ne jugeât funeste; et il ne souriait plus; des soupirs lui échappaient comme s'il eût refoulé la douleur d'un rêve impossible, le désespoir d'une entreprise manquée.
Pendant que les Barbares, incertains, délibéraient, le suffète augmentait ses défenses; il fit creuser en deçà des palissades un second fossé, élever une seconde muraille, construire aux angles des tours de bois; ses esclaves allaient jusqu'au milieu des avant-postes enfoncer les chausse-trapes dans la terre. Mais les éléphants, dont les rations étaient diminuées, se débattaient dans leurs entraves. Pour ménager les herbes, il ordonna aux Clinabares de tuer les moins robustes des étalons. Quelques-uns s'y refusèrent; il les fit décapiter. On mangea les chevaux, Le souvenir de cette viande fraîche, les jours suivants, fut une grande tristesse.
Du fond de L'amphithéâtre où ils se trouvaient resserrés, ils voyaient tout autour d'eux, sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares pleins d'agitation. Des femmes circulaient avec des outres sur la tête, des chèvres en bêlant erraient sous les faisceaux des piques; on relevait les sentinelles, on mangeait autour des trépieds. Les tribus leur fournissaient des vivres abondamment, et ils ne se doutaient pas eux-mêmes combien leur inaction effrayait l'armée punique.
Dès le second jour, les Carthaginois avaient remarqué dans le camp des Nomades une troupe de trois cents hommes à l'écart des autres. C'étaient les riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la guerre. Des Libyens les rangèrent tous au bord du fossé, et, postés derrière eux, ils envoyaient des javelots en se faisant un rempart de leurs corps. A peine pouvait-on reconnaître ces misérables, tant leur visage disparaissait sous la vermine et les ordures. Leurs cheveux arrachés par endroits laissaient à nu les ulcères de leur tête; et ils étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient à des momies dans des linceuls troués. Quelques-uns sanglotaient d'un air stupide; les autres criaient à leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout immobile, le front baissé, qui ne parlait pas; sa grande barbe blanche tombait jusqu'à ses mains couvertes de chaînes; et les Carthaginois, en sentant au fond de leur cœur comme l'écroulement de la République, reconnaissaient Giscon. Bien que la place fût dangereuse, ils se poussaient pour le voir. On l'avait coiffé d'une tiare grotesque, en cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une imagination d'Autharite; mais cela déplaisait à Mâtho.