Presque toujours elle était accroupie au fond de son appartement, tenant dans ses mains sa jambe gauche repliée, la bouche entr'ouverte, le menton baissé, l'œil fixe. Elle se rappelait avec épouvante la figure de son père; elle voulait s'en aller dans les montagnes de la Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est descendue sous la forme d'une étoile; toutes sortes d'imaginations l'attiraient, l'effrayaient; d'ailleurs, une solitude chaque jour plus large l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar.

Lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traînant ses petites sandales dont la semelle à chaque pas claquait sur ses talons, elle se promenait au hasard dans la grande chambre silencieuse. Les améthystes et les topazes du plafond faisaient çà et là trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores suspendues; elle se rafraîchissait la poitrine sous les larges éventails, ou bien elle s'amusait à brûler du cinnamome dans des perles creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir bouchant les ouvertures de la muraille; alors ses colombes, frottées de musc comme les colombes de Tanit, tout à coup entraient, et leurs pattes roses glissaient sur les dalles de verre parmi les grains d'orge qu'elle leur jetait à pleines poignées, comme un semeur dans un champ. Soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide;—cependant elle entendait le cri des singes dans les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue qui, à travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de porphyre.

Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle voyait en rêve des astres troubles, qui passaient sous ses pieds. Elle appelait Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien à lui dire.

Elle ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se révoltait intérieurement contre cette domination; elle sentait pour le prêtre tout à la fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une espèce d'amour,—en reconnaissance de la singulière volupté qu'elle trouvait près de lui.

Il avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile à distinguer quels étaient les Dieux qui envoyaient les maladies; et, pour guérir Salammbô, il faisait arroser son appartement avec des lotions de verveine et d'adiante; elle mangeait tous les matins des mandragores; elle dormait la tête sur un sachet d'aromates mixtionnés par les pontifes; il avait même employé le baaras, racine couleur de feu qui refoule dans le septentrion les génies funestes; enfin, se tournant vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom mystérieux de Tanit; mais, Salammbô souffrant toujours, ses angoisses s'approfondirent.

Personne, à Carthage, n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse, il avait étudié au collège des Mogbeds, à Borsippa, près Babylone; puis visité Samothrace, Pessinunte, Éphèse, la Thessalie, la Judée, les temples des Nabathéens qui sont perdus dans les sables, et, des cataractes jusqu'à la mer, parcouru à pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile, et en secouant des flambeaux, il avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le Père de la terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année; la nuit, parfois, il recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne l'inquiétait pas moins que la nature des Dieux; avec les armilles placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes, et accompagné jusqu'à Cyrène les bématistes d'Évergète, qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas;—si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule distincte et, à cause de cela même, toute pleine de vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin; il la croyait ronde, et tombant éternellement dans l'immensité, avec une vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute.

De la position du soleil au-dessus de la lune, il concluait à la prédominance du Baal, dont l'astre lui-même n'est que le reflet et la figure; d'ailleurs, tout ce qu'il voyait des choses terrestres le forçait à reconnaître pour suprême le principe mâle exterminateur. Puis, il accusait secrètement la Rabbet de l'infortune de sa vie. N'était-ce pas pour elle qu'autrefois le grand pontife, s'avançant dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sa virilité future? Et il suivait d'un œil mélancolique les hommes qui se perdaient avec les prêtresses au fond des térébinthes.

Ses jours se passaient à inspecter les encensoirs, les vases d'or, les pinces, les râteaux pour les cendres de l'autel, et toutes les robes des statues jusqu'à l'aiguille de bronze servant à friser les cheveux d'une vieille Tanit, dans le troisième édicule, près de la vigne d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes tapisseries des mêmes portes qui retombaient; il restait les bras ouverts dans la même attitude; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour de lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins d'un crépuscule éternel.

Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme une fleur dans la fente d'un sépulcre. Cependant il était dur pour elle et ne lui épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en voulait moins à la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la trouver si belle et surtout si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se fatiguait à suivre sa pensée. Alors il s'en retournait plus triste; il se sentait plus abandonné, plus seul, plus vide.