Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs; les tuniques des matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre multitude; des enfants presque nus gesticulaient dans le feuillage des colonnes ou entre les branches d'un palmier. Des anciens s'étaient postés sur la plate-forme des tours; et l'on ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans une attitude rêveuse. De loin, il semblait vague comme un fantôme, et immobile comme des pierres.
Tous étaient oppressés par la même inquiétude; on avait peur que les Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir rester. Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois s'enhardirent et se mêlèrent aux soldats. On les accablait de serments, d'étreintes. On leur jetait des parfums, des fleurs et des pièces d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies; mais on avait craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de chacal qui rendent le cœur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth et tout bas sa malédiction.
Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et des traînards. Des malades gémissaient sur des dromadaires; d'autres s'appuyaient, en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits, du beurre dans des feuilles de figuier, de la neige dans des sacs de toile. On en voyait avec des parasols à la main, avec des perroquets sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues, par des gazelles ou des panthères. Des femmes de race libyque, montées sur des ânes, invectivaient les négresses qui avaient abandonné pour les soldats les lupanars de Malqua; plusieurs allaitaient des enfants suspendus à leur poitrine dans une lanière en cuir. Les mulets, que l'on aiguillonnait avec la pointe des glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des tentes; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau, hâves, jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.
Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne descendit pas des murs; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de l'isthme.
Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traînée de poussière; ceux des soldats qui se retournaient vers Carthage n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du ciel leurs créneaux vides.
Les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur nombre), s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à cette idée, puis continuèrent leur chemin.
Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois marchant tous ensemble dans la pleine campagne; et des Grecs chantaient la vieille chanson des Mamertins:
«—Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne; c'est moi qui suis le maître de la maison! L'homme désarmé tombe à mes genoux et m'appelle Seigneur et Grand-Roi.»
Ils criaient, sautaient; les plus gais commençaient des histoires; le temps des misères était fini. En arrivant à Tunis, quelques-uns remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs baléares; ils n'étaient pas loin, sans doute; on n'y pensa plus.