Cependant les machines ne démolissaient point le rempart. Il était formé par deux murailles et tout rempli de terre; elles abattaient leurs parties supérieures. Les assiégés, chaque fois, les relevaient. Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi hautes que les tours en pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des pieux, des galets et des chariots avec leurs roues, afin de l'emplir plus vite; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des Barbares ondula sur la plaine d'un seul mouvement,—et vint battre le pied des murs, comme une mer débordée.

On avança les échelles de cordes, les échelles droites et les sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans, une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de nombreuses lignes droites appuyées contre le mur; et les Mercenaires, à la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la main. Pas un Carthaginois ne se montrait; déjà ils touchaient aux deux tiers du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules de dragon, des feux et de la fumée; le sable s'éparpillait, entrait par le joint des armures; le pétrole s'attachait aux vêtements; le plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les chairs; une pluie d'étincelles s'éclaboussait contre les visages,—et des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes, grosses comme des amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile, brûlaient par la chevelure. Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouffait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang. Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.

L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença,—les Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.

Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre au delà, en plaçait une seconde, une troisième; et, protégés par le bord des créneaux dépassant la muraille, peu à peu, ils s'élevaient ainsi; mais, toujours à une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand fossé trop plein débordait; sous les pas des vivants, les blessés pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang, les troncs calcinés faisaient des taches noires; et des bras et des jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des échalas dans un vignoble incendié.

Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les tollénones,—instruments composés d'une longue poutre établie transversalement sur une autre, et portant à son extrémité une corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec leurs armes.

Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l'arrêta.

Des hommes se courbèrent sur un moulinet; la grande poutre se leva, devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats, cachés jusqu'au menton, se tassaient; on n'apercevait que les plumes des casques. Enfin, quand elle fut à cinquante coudées dans l'air, elle tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s'abaissa; et, comme un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils sautèrent dans la foule, et jamais ils ne revinrent.

Tous les autres tollénones furent bien vite disposés; il en aurait fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa d'une façon meurtrière: des archers éthiopiens se plaçaient dans les corbeilles; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones, dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage comme de monstrueux vautours;—et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart mourir dans des convulsions atroces.

Hamilcar y envoya des hoplites; il leur faisait boire chaque matin le jus de certaines herbes qui les gardait du poison.