Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla; ils rongèrent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques.
Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l'espèce d'hippodrome que formait autour d'eux la montagne. Quelques-uns restaient devant la herse ou à la base des roches; les autres couvraient la plaine confusément. Les forts s'évitaient, et les timides recherchaient les braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.
On avait, à cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des vélites; la place des fosses ne s'apercevait plus.
Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre deux lignes, çà et là, un vétéran passait; et ils hurlaient des malédictions contre les Carthaginois, contre Hamilcar—et contre Mâtho, bien qu'il fût innocent de leur désastre; mais il leur semblait que leurs douleurs eussent été moindres s'ils les avaient partagées. Puis ils gémissaient; quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.
Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne répondaient rien,—ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et la leur jetaient au visage.
Plusieurs conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine; et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son manteau. Ceux qui avaient des épées les gardaient nues dans leurs mains; les plus défiants se tenaient debout, adossés contre la montagne.
Ils accusaient leurs chefs et les menaçaient. Autharite ne craignait pas de se montrer. Avec cette obstination de Barbare que rien ne rebute, vingt fois par jour il s'avançait jusqu'au fond, vers les roches, espérant chaque fois les trouver peut-être déplacées; et balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait à ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir si les neiges sont fondues.
Spendius, entouré de Grecs, se cachait dans une des crevasses; comme il avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.
Ils étaient maintenant d'une maigreur hideuse; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.
Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.