Il parut stupéfait de leur audace; il appelait ses capitaines. Tous avançaient leurs poings sous sa gorge en vociférant des injures. La foule se poussait, et ceux qui avaient la main sur lui le retenaient à grand'peine. Cependant il tâchait de leur dire à l'oreille: «—Je te donnerai tout ce que tu veux! Je suis riche! Sauve-moi!» Ils le tiraient; si lourd qu'il fût, ses pieds ne touchaient plus la terre. On avait entraîné les anciens. Sa terreur redoubla. «—Vous m'avez battu! Je suis votre captif! Je me rachète! Écoutez-moi, mes amis!» Et, porté par toutes ces épaules qui le serraient aux flancs, il répétait: «—Qu'allez-vous faire? Que voulez-vous? Je ne m'obstine pas, vous voyez bien! J'ai toujours été bon!»

Une croix gigantesque était dressée à la porte. Les Barbares hurlaient: «—Ici! ici!» Il éleva la voix encore plus haut; et, au nom de leurs Dieux, les somma de le mener au Schalischim, parce qu'il avait à lui confier une chose d'où leur salut dépendait.

Ils s'arrêtèrent, quelques-uns prétendant qu'il était sage d'appeler Mâtho. On partit à sa recherche.

Hannon tomba sur l'herbe; et il voyait autour de lui encore d'autres croix, comme si le supplice dont il allait périr se fût d'avance multiplié; il faisait des efforts pour se convaincre qu'il se trompait, qu'il n'y en avait qu'une seule, et même pour croire qu'il n'y en avait pas du tout. Enfin on le releva.

«—Parle!» dit Mâtho.

Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et seraient rois tous les deux.

Mâtho s'éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C'était, pensait-il, une ruse pour gagner du temps.

Le Barbare se trompait; Hannon était dans une de ces extrémités où l'on ne considère plus rien, et d'ailleurs il exécrait tellement Hamilcar, que, sur le moindre espoir de salut, il l'aurait sacrifié avec tous ses soldats.

A la base des trente croix, les anciens languissaient par terre; déjà des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux suffète, comprenant qu'il fallait mourir, pleura.

Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements;—et l'horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur un autre visage humain. Son bandeau royal, à demi dénoué, traînait avec ses cheveux blancs dans la poussière.