«Vous me blâmez «de n'avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle, dont j'aurais pu tirer profit». Mille pardons! je les ai lus, plus souvent que vous peut-être et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers», cela se peut; mais d'autres, mieux informés, ne partagent pas votre scepticisme. Si l'on ignore où était le faubourg Aclas, l'endroit appelé Fuscianus, la position exacte des portes principales dont on a les noms, etc., on connaît assez bien l'emplacement de la ville, l'appareil architectonique des murailles, la Tænia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient enduites de bitume et les rues dallées; on a une idée de l'Ancô décrit dans mon chapitre XV, on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa, de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d'Eschmoûn situé sur l'Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d'Appien, de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous m'accusez d'ignorer. Il est donc regrettable, monsieur, que vous ne soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je n'ai eu aucune idée de l'emplacement et de la position de l'ancienne Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle», ajoutez-vous. Mais que faut-il croire? à qui se fier, puisque vous n'avez pas eu jusqu'à présent l'obligeance de révéler votre système sur la topographie carthaginoise?
«Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu'il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers. C'est en tous cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en! Mais je n'ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l'esprit des langues sémitiques». Pas si étrangère cependant, puisqu'ils sont dans Gesenius—presque tous mes noms puniques, défigurés, selon vous, étant pris dans Gesenius (Scripturæ linguæque phœniciæ, etc.), ou dans Falbe, que j'ai consulté, je vous assure.
«Un orientaliste de votre érudition, monsieur, aurait dû avoir un peu plus d'indulgence pour le nom numide de Naravasse que j'écris Narr'Havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux m de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan et supposer charitablement que Egates, au lieu de Ægates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils. Il en est de même de Scissites pour Syssites et du mot Kabires, que l'on a imprimé sans un k (horreur!) jusque dans les ouvrages les plus sérieux tels que les Religions de la Grèce antique, par Maury. Quant à Schalischim, si je n'ai pas écrit (comme j'aurais dû le faire) Rosch-eisch-Schalischim, c'était pour raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d'ailleurs que je serais examiné par des philologues. Mais, puisque vous êtes descendu jusqu'à ces chicanes de mots, j'en reprendrai, chez vous, deux autres: 1o Compendieusement, que vous employez tout au rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et 2o carthachinoiserie, plaisanterie excellente, bien qu'elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal. Vous voyez, monsieur, que si vous ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux valu peut-être négliger «ces minuties qui se refusent», comme vous le dites fort bien, «à l'examen de la critique».
«Encore une cependant! Pourquoi avez-vous souligné le et dans cette phrase (un peu tronquée) de ma page 156: «Achète-moi des Cappadociens et des Asiatiques.» Est-ce pour briller en voulant faire accroire aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l'Asie Mineure? Mais je la connais, monsieur, je l'ai vue, je m'y suis promené!
«Vous m'avez lu si négligemment que presque toujours vous me citez à faux. Je n'ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste particulière; ni, page 109, que les soldats libyens fussent «possédés de l'envie de boire du fer», mais que les Barbares menaçaient les Carthaginois de leur faire boire du fer; ni, page 108, que les gardes de la «légion portaient au milieu du front une corne d'argent pour les faire ressembler à des rhinocéros», mais, «leurs gros chevaux avaient», etc.; ni, page 29, que les paysans un jour s'amusèrent à crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses Syssites, que j'ai employées, selon vous, «ne sachant pas, sans doute, que ce mot signifiait des corporations particulières». Sans doute est aimable. Mais, sans doute, je savais ce qu'étaient ces corporations et l'étymologie du mot, puisque je le traduis en français la première fois qu'il apparaît dans mon livre, page 7. «Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun.» Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n'est pas démontré dans le Pœnulus que «les Carthaginois savaient toutes les langues», ce qui eût été un curieux privilège pour une nation entière: il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, Is omnes linguas scit; ce qu'il faut traduire: «Celui-là sait toutes les langues,» le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.
«Il n'est pas vrai de dire que «Hannon n'a pas été crucifié dans la guerre des Mercenaires, attendu qu'il commandait des armées longtemps encore après», car vous trouverez dans Polybe, monsieur, que les rebelles se saisirent de sa personne et l'attachèrent à une croix (en Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre I, chapitre XVII. Ce n'est donc pas «ce personnage» qui «aurait à se plaindre de M. Flaubert», mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M. Frœhner.
«Pour les sacrifices d'enfants, il est si peu impossible qu'au siècle d'Hamilcar on les brûlât vifs, qu'on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s'il faut s'en rapporter à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon (liv. III). Cependant «la statue de Moloch ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans Salammbô. Cette figure composée de sept cases étagées l'une sur l'autre pour y enfermer les victimes appartient à la religion gauloise. M. Flaubert n'a aucun prétexte d'analogie pour justifier son audacieuse transposition.»
«Non! je n'ai aucun prétexte, c'est vrai! mais j'ai un texte, à savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez, et qui n'est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en convaincre en daignant lire ou relire le livre XX de Diodore, chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul Fage, dont vous ne parlez pas, et qui est citée par Selten, De diis syriis, p. 164-170, avec Eusèbe, Préparation évangélique, livre I.
«Comment se fait-il aussi que l'histoire ne dise rien du manteau miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu'on le montrait dans le temple de Vénus, mais bien plus tard, et seulement à l'époque des empereurs romains» Or? je trouve dans Athénée XII, 58, la description très minutieuse de ce manteau, bien que l'histoire n'en dise rien. Il fut acheté à Denys l'Ancien 120 talents, porté à Rome par Scipion-Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve encore dans Dureau de la Malle, dont j'ai tiré profit décidément.
«Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que «la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô sont de pure invention», et vous ajoutez: «Qui a entendu parler d'un Aptoukhos?» Qui? d'Avezac (Cyrénaïque), à propos d'un temple dans les environs de Cyrène; «d'un Schaoûl?» mais c'est un nom que je donne à un esclave (voyez ma page 91); «ou d'un Matismann?» Il est mentionné comme Dieu par Corippus. (Voyez Johanneis et Mém. de l'Académie des inscript., t. XII, p. 181.) «Qui ne sait que Micipsa n'était pas une divinité, mais un homme?» Or c'est ce que je dis, monsieur, et très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses esclaves: «A moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl!»