«Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres précieuses du trésor d'Hamilcar, plus d'une appartient aux légendes et aux superstitions chrétiennes». Non! monsieur, elles sont toutes dans Pline et dans Théophraste.

«Les stèles d'émeraude, à l'entrée du temple, qui vous font rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate (Vie d'Apollonius) et par Théophraste (Traité des pierreries). Heeren (t. II) cite sa phrase: «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve à Tyr dans le temple d'Hercule. C'est une colonne d'assez forte dimension.» Autre passage de Théophraste (traduction de Hill): «Il y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre émeraudes.»

«Malgré «vos connaissances acquises», vous confondez le jade, qui est une néphrite d'un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l'on trouve en Europe et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le Dictionnaire de l'Académie française, au mot jaspe, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu'il y en a de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d'avoir prêté à une femme (dans son Roman de la Momie) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n'est point lui, mais vous, qui avez fait une erreur ridicule.

«Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapporté d'Égypte par M. Passalacqua, et dans la pose même que décrit Th. Gautier, cette pose qui, d'après vous, n'est certainement pas égyptienne. Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que sont les Sakiehs pour amener l'eau dans les maisons, et vous seriez convaincu que je n'ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans des pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne la toilette des femmes, Isaïe, III, 3; la Mischna, tit. De Sabbato; Samuel, XIII, 18; saint Clément d'Alexandrie, pæd. II, 13, et les dissertations de l'abbé Mignot dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XLII. Et quant à cette abondance d'ornementation qui vous ébahit si fort, j'étais bien en droit d'en prodiguer à des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des pierreries. (Voy. Cahen Ézéchiel, 28, 14.) Mais vous n'êtes pas heureux, en fait de pierreries.

«Je termine, monsieur, en vous remerciant des formes amères que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n'ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l'examen littéraire de mon livre, je n'y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j'y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l'hébreu, ni l'arabe, ni l'allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. J'ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. J'ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n'ai pas été mieux guidé, c'est que je n'avais point l'honneur, l'avantage de vous connaître: Excusez-moi! Si j'avais pris vos conseils, aurais-je mieux réussi? J'en doute. En tout cas, j'eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l'espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous, monsieur, bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement «avoir déchiqueté mon livre «pièce à pièce», n'ayez aucune peur, tranquillisez-vous! car vous n'avez pas été cruel, mais... léger.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

«Gustave Flaubert.»

(L'Opinion nationale, 24 janvier 1863.)