«—Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent! Tu obéissais autrefois? à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas conquise, du moins on nous accordera des provinces; nous deviendrons des rois!»
Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la victoire? D'après Spendius, il fallait attendre.
Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de race chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait: «Donc le zaïmph ne fera rien pour moi; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne fera rien pour eux.»
Ensuite, un scrupule le troubla. Il avait peur, en adorant Aptouknos, le dieu des Libyens, d'offenser Moloch; et il demanda timidement à Spendius auquel des deux il serait bon de sacrifier un homme.
«—Sacrifie toujours!» dit Spendius, en riant.
Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler.
Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces armées de Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi. Plusieurs mêlaient à leur religion natale des pratiques étrangères. On avait beau ne pas adorer les étoiles, telle constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des sacrifices; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril, devenait une divinité; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire. Mais, à force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d'égorgements, beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et à la mort; et chaque soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes féroces. Spendius aurait craché sur les images de Jupiter Olympien; cependant il redoutait de parler haut dans les ténèbres, et il ne manquait pas, tous les jours, de se chausser d'abord du pied droit.
Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais, à mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi; ce qui était abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par les autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans; il tâchait de se rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas? On était plein d'inquiétudes.
Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit, sur des radeaux, traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe de Carthage. Puis ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour éviter Autharite,—et continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de surprendre les Barbares un matin, comme avait calculé le suffète, on n'arriva qu'en plein soleil, dans la troisième journée.
Utique avait, du côté de l'Orient, une plaine qui s'étendait jusqu'à la grande lagune de Carthage; derrière elle débouchait à angle droit une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout à coup; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière à bloquer le port; et ils dormaient dans leurs tentes (ce jour-là les deux partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au tournant des collines, l'armée carthaginoise parut.