La perte de son héritage l’avait considérablement changée. Ces marques d’un chagrin qu’on attribuait à la mort de M. Dambreuse la rendaient intéressante; et, comme autrefois, elle recevait beaucoup de monde. Depuis l’insuccès électoral de Frédéric, elle ambitionnait pour eux deux une délégation en Allemagne; aussi la première chose à faire était de se soumettre aux idées régnantes.
Les uns désiraient l’Empire, d’autres les Orléans, d’autres le comte de Chambord; mais tous s’accordaient sur l’urgence de la décentralisation, et plusieurs moyens étaient proposés, tels que ceux-ci: couper Paris en une foule de grandes rues afin d’y établir des villages, transférer à Versailles le siège du gouvernement, mettre à Bourges les écoles, supprimer les bibliothèques, confier tout aux généraux de division;—et on exaltait les campagnes, l’homme illettré ayant naturellement plus de sens que les autres! Les haines foisonnaient: haine contre les instituteurs primaires et contre les marchands de vin, contre les classes de philosophie, contre les cours d’histoire, contre les romans, les gilets rouges, les barbes longues, contre toute indépendance, toute manifestation individuelle; car il fallait «relever le principe d’autorité», qu’elle s’exerçât au nom de n’importe qui, qu’elle vînt de n’importe où, pourvu que ce fût la force, l’autorité! Les conservateurs parlaient maintenant comme Sénécal. Frédéric ne comprenait plus, et il retrouvait chez son ancienne maîtresse les mêmes propos, débités par les mêmes hommes.
Les salons des filles (c’est de ce temps-là que date leur importance) étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents se rencontraient. Hussonnet, qui se livrait au dénigrement des gloires contemporaines (bonne chose pour la restauration de l’ordre), inspira l’envie à Rosanette d’avoir, comme une autre, ses soirées; il en ferait des comptes rendus, et il amena d’abord un homme sérieux, Fumichon; puis parurent Nonancourt, M. de Grémonville, le sieur de Larsillois, ex-préfet, et Cisy, qui était maintenant agronome, bas Breton et plus que jamais chrétien.
Il venait, en outre, d’anciens amants de la Maréchale, tels que le baron de Comaing, le comte de Jumillac et quelques autres; la liberté de leurs allures blessait Frédéric.
Afin de se poser comme le maître, il augmenta le train de la maison. Alors, on prit un groom, on changea de logement, et on eut un mobilier nouveau. Ces dépenses étaient inutiles pour faire paraître son mariage moins disproportionné à sa fortune. Aussi diminuait-elle effroyablement;—et Rosanette ne comprenait rien à tout cela!
Bourgeoise déclassée, elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur paisible. Cependant elle était contente d’avoir «un jour»; disait: «Ces femmes-là!» en parlant de ses pareilles; voulait être «une dame du monde», s’en croyait une. Elle le pria de ne plus fumer dans le salon, essaya de lui faire faire maigre, par bon genre.
Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même, avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y a des cyprès à la porte d’un cabaret.
Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,—elle aussi! Frédéric en fut exaspéré. D’ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.
Il n’en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les niait tous. Une sorte de jalousie l’envahit. Il s’irrita des cadeaux qu’elle avait reçus, qu’elle recevait;—et, à mesure que le fond même de sa personne l’agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial l’entraînait vers elle, illusions d’une minute qui se résolvaient en haine.
Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte. Il s’en trouvait tellement excédé quelquefois, qu’il l’aurait vue mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d’une douceur désespérante.