Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu’une lyre pareille soit muette pour toujours; mais ceux qu’il avait initiés à ses plans, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu.

Il laisse, outre ce volume et Aissé, trois comédies en prose, une féerie, et le premier acte du Pèlerinage de Saint-Jacques, drame en vers et en dix tableaux.

Il avait en projet deux petits poèmes: l’un intitulé le Bœuf, pour peindre la vie rustique du Latium; l’autre, le Dernier Banquet, aurait fait voir un cénacle de patriciens qui, pendant la nuit où les soldats d’Alaric vont prendre Rome, s’empoisonnent tous dans un festin, en disant la grandeur de l’antiquité et la petitesse du monde moderne. De plus, il voulait faire un roman sur les païens du Ve siècle, contre-partie des Martyrs, mais avant tout son conte chinois, dont le scénario est complètement écrit; enfin, comme ambition suprême, un poème résumant la science moderne et qui aurait été le De naturâ rerum de notre âge.

III

A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire: Celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième? Les revirements de la célébrité sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n’était-il pas oublié? Autrefois, Saint-Amant passait pour un moindre poète que Jacques Delille. Don Quichotte, Gil Blas, Manon Lescaut, la Cousine Bette et tous les chefs-d’œuvre du roman n’ont pas eu le succès de l’Oncle Tom. J’ai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo; et il semble que «notre grand poète national» commence à déchoir. Donc il convient d’être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations;—car la gloire d’un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d’un petit groupe d’intelligences qui à la longue impose son jugement.

Quelques-uns vont se récrier que je décerne à mon ami une place trop haute. Ils ne savent pas plus que moi celle qui lui restera.

Parce que son premier ouvrage est écrit en stances de six vers, à rimes triplées, comme Namouna, et débute ainsi:

De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome,
Du quartier de Suburre au mont Capitolin,
Le cothurne à la grecque et la toge de lin,
Le plus beau fut Paulus...,

tournure pareille à cette autre:

De tous les débauchés de la ville du monde
Où le libertinage est à meilleur marché,
De la plus vieille en vice et de la plus féconde,
Je veux dire Paris, le plus grand débauché
C’était Jacques Rolla...