Sa première œuvre, Madame de Montarcy, reçue à correction par le Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant deux ans, et ne parvint sur la scène de l’Odéon qu’au mois de novembre 1856.
Ce fut une représentation splendide. Dès le second acte, les bravos interrompirent souvent les acteurs; un souffle de jeunesse circulait dans la salle: on eut quelque chose des émotions de 1830. Le succès se confirma. Son nom était connu.
Il aurait pu l’exploiter, collaborer, se répandre, gagner de l’argent. Mais il s’éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes, dans une petite maison, à l’angle du pont, près d’une vieille tour. Ses amis venaient le voir le dimanche; sa pièce terminée, il la portait à Paris.
Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l’ajournement des rendez-vous, le temps perdu,—ne comprenant pas que l’Art dans les questions d’art pût tenir si peu de place! Quand il fit partie d’une commission nommée pour détruire les abus au Théâtre-Français, il fut le seul de tous les membres qui n’articula pas de plaintes sur le tarif des droits d’auteur.
Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne: l’apprentissage du chinois, car il l’étudia pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus tard un grand poème sur le Céleste Empire; ou bien, les jours que le cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la contrainte du théâtre.
La chance, favorable à ses débuts, avait tourné; mais la Conjuration d’Amboise fut une revanche qui dura tout un hiver.
Six mois plus tard, la place de conservateur à la bibliothèque municipale de Rouen lui fut donnée. C’était le loisir et la fortune, un rêve ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une langueur le saisit,—épuisement de sa lutte trop longue. Pour s’en distraire, il essaya de différents travaux: il annotait Dubartas, relevait dans Origène les passages de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il composa rapidement sa dernière pièce, Mademoiselle Aissé.
Il n’eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminurie connue trop tard) était irrémédiable, et le 18 juillet 1869, il expira sans douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un enfant qui n’était pas le sien, et qu’il chérissait comme son fils.
Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux autres personnes se montrèrent simplement atroces,—comme pour confirmer cette règle qui veut que les poètes trouvent dans leur famille les plus amers découragements; car les observations énervantes, les sarcasmes mielleux, l’outrage direct fait à la Muse, tout ce qui renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au cœur, rien ne lui a manqué,—jusqu’à l’empiètement sur la conscience, jusqu’au viol de l’agonie!
Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l’enterrement des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu’une intelligence supérieure venait de s’éteindre, qu’une grande force était perdue. La presse parisienne tout entière s’associa à cette douleur; les plus hostiles même n’épargnèrent pas les regrets; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur son tombeau. Un écrivain catholique y jeta de la fange.