Il faut se remettre en mémoire les préoccupations de l’époque, et observer que l’auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée de 1844.
La troisième était une invective à un poète vendu qui rentrait tout à coup dans la carrière:
A quoi bon réveiller ton ardeur famélique?
Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique!
Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil,
Archange, enivre-toi des feux de ton soleil!
Chante la Syphilis sous les feuilles du saule!
Le manteau de Brutus te blesserait l’épaule,
Et ton âme naïve et ton cœur enfantin
Viendraient, peut-être encore, accuser le Destin!
Le Destin qui t’a pris. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Va! c’est l’âpre Plutus qui marche la main pleine
Et cote en souriant la conscience humaine!
Le Destin! c’est le sac dont le ventre enflé d’or
Est si doux à palper dans un joyeux transport;
C’est la Corruption qui, des monts aux vallées,
Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées!
C’est la Peur! c’est la Peur! fantôme au pied léger
Qui travaille le lâche à l’heure du danger!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course
Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse?
Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir
Le soleil du matin s’éteindre avant le soir,
La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve
De Guizot qui pâlit à Thiers qui se lève,
Et, sur le temps mobile, aujourd’hui règles-tu
Ta foi barométrique et ta souple vertu?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Arrière l’homme grec dont les strophes serviles
Ont encensé Xerxès le soir des Thermopyles!
et la suite, du même ton, rudoyait fort le ministère.
Il avait envoyé cette pièce à la Réforme, dans l’illusion qu’elle serait insérée. On lui répondit par un refus catégorique, le journal jugeant inopportun de s’exposer à un procès—pour de la littérature.
Ce fut dans ce temps-là, vers la fin de 1845, à la mort de mon père, que Bouilhet quitta définitivement la médecine. Il continua son métier de répétiteur, puis, s’associant à un camarade, se mit à faire des bacheliers. 1848 ébranla sa foi républicaine; et il devint un littérateur absolu, curieux seulement de métaphores, de comparaisons, d’images, et pour tout le reste assez froid.
Sa connaissance profonde du latin (il écrivait dans cette langue presque aussi facilement qu’en français) lui inspira quelques-unes des pièces romaines qui sont dans Festons et Astragales; puis le poème de Melænis publié par la Revue de Paris, à la veille du coup d’État.
Le moment était funeste pour les vers. Les imaginations, comme les courages, se trouvaient singulièrement aplaties, et le public, pas plus que le pouvoir, n’était disposé à permettre l’indépendance de l’esprit. D’ailleurs, le style, l’art en soi, paraît toujours insurrectionnel aux gouvernements et immoral aux bourgeois. Ce fut la mode, plus que jamais, d’exalter le sens commun et de honnir la poésie; pour vouloir montrer du jugement, on se rua dans la sottise; tout ce qui n’était pas médiocre ennuyait. Par protestation, il se réfugia vers les mondes disparus et dans l’extrême Orient; de là les Fossiles et différentes pièces chinoises.
Cependant, la province l’étouffait. Il avait besoin d’un plus large milieu, et, s’arrachant à ses affections, il vint habiter Paris.
Mais, à un certain âge, le sens de Paris ne s’acquiert plus; des choses toutes simples, pour celui qui a humé, enfant, l’air du boulevard, sont impraticables à un homme de trente-trois ans qui arrive dans la grande ville avec peu de relations, pas de rentes et l’inexpérience de la solitude. Alors de mauvais jours commencèrent.