Dans ce petit groupe d’exaltés, Bouilhet était le poète, poète élégiaque, chantre de ruines et de clairs de lune. Bientôt sa corde se tendit et toute langueur disparut,—effet de l’âge, puis d’une virulence républicaine tellement naïve qu’il manqua, vers les vingt ans, s’affilier à une société secrète.
Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession: il se décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mère son mince revenu, se mit à donner des leçons.
Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de poète, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait, lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l’Hôtel-Dieu de Rouen, il entra sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme il ne pouvait être à l’hôpital durant la journée, ses tours de garde la nuit revenaient plus souvent que ceux des autres; il s’en chargeait volontiers, n’ayant que ces heures-là pour écrire;—et tous ses vers de jeune homme, pleins d’amour, de fleurs et d’oiseaux, ont été faits pendant des veillées d’hiver, devant la double ligne des lits d’où s’échappaient des râles, ou par les dimanches d’été, quand le long des murs, sous sa fenêtre, les malades en houppelande se promenaient dans la cour. Cependant, ces années tristes ne furent pas perdues; la contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d’œil, et il connut l’homme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps.
Un autre n’aurait pas tenu à ces fatigues, à ces dégoûts, à cette torture de la vocation contrariée. Mais il supportait tout cela gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On se souvient encore, dans sa ville, d’avoir souvent rencontré au coin des rues ce svelte garçon, d’une beauté apollonienne, aux allures un peu timides, à grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui venaient, n’importe où, dans un cercle d’amis, entre ses élèves, sur la table d’un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère; puis il les donnait au premier venu, léger d’argent, riche d’espoir,—vrai poète dans le sens classique du mot.
Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il me montra trois pièces considérables.
La première, intitulée le Déluge, exprimait le désespoir d’un amant étreignant sa maîtresse sur les ruines du monde près de s’engloutir:
Entends-tu sur les montagnes
Se heurter les palmiers verts?
Entends-tu dans les campagnes
Le râle de l’univers?
Il y avait des longueurs et de l’emphase, mais d’un bout à l’autre un entrain passionné.
Dans la seconde, une satire contre les jésuites; le style, tout différent, était plus ferme.
O prêtres de salons, allez sourire aux femmes;
Dans vos filets dorés prenez ces pauvres âmes!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et ministres charmants au confessionnal
Tournez la pénitence en galant madrigal!
Ah! vous êtes bien là, héros de l’Évangile,
Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style
Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois,
Sur des tapis soyeux le chemin de la croix!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvaire
Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau
Se partagent, Seigneur, ta robe et ton manteau;
Charlatans du saint lieu, qui vendent, ô merveille,
Ton cœur en amulette et ton sang en bouteille!