On simplifierait peut-être la critique si, avant d’énoncer un jugement, on déclarait ses goûts; car toute œuvre d’art enferme une chose particulière tenant à la personne de l’artiste, et qui fait, indépendamment de l’exécution, que nous sommes séduits ou irrités. Aussi notre admiration n’est-elle complète que pour les ouvrages satisfaisant à la fois notre tempérament et notre esprit. L’oubli de cette distinction préalable est une grande cause d’injustice.
Avant tout, l’opportunité du livre est contestée. «Pourquoi ce roman? à quoi sert un drame? qu’avons-nous besoin? etc.» Et, au lieu d’entrer dans l’intention de l’auteur, de lui faire voir en quoi il a manqué son but et comment il fallait s’y prendre pour l’atteindre, on le chicane sur mille choses en dehors de son sujet, en réclamant toujours le contraire de ce qu’il a voulu. Mais si la compétence du critique s’étend au delà du procédé, il devrait tout d’abord établir son esthétique et sa morale.
Aucune de ces garanties ne m’est possible à propos du poète dont il s’agit. Quant à raconter sa vie, elle a été trop confondue avec la mienne, et là-dessus je serai bref, les mémoires individuels ne devant appartenir qu’aux grands hommes. D’ailleurs n’a-t-on pas abusé du «renseignement»? L’histoire absorbera bientôt toute la littérature. L’étude excessive de ce qui faisait l’atmosphère d’un écrivain nous empêche de considérer l’originalité même de son génie. Du temps de La Harpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un chef-d’œuvre vient au monde sans rien devoir à quoi que ce soit, tandis que maintenant on s’imagine découvrir sa raison d’être quand on a bien détaillé toutes les circonstances qui l’environnent.
Un autre scrupule me retient: je ne veux pas démentir une réserve que mon ami a constamment gardée.
A une époque où le moindre bourgeois cherche un piédestal, quand la typographie est comme le rendez-vous de toutes les prétentions et que la concurrence des plus sottes personnalités devient une peste publique, celui-là eut l’orgueil de ne montrer que sa modestie. Son portrait n’ornait point les vitrines du boulevard. On n’a jamais vu une réclamation, une lettre, une seule ligne de lui dans les journaux. Il n’était pas même de l’académie de sa province.
Aucune vie, cependant, ne mériterait plus que la sienne d’être longuement exposée. Elle fut noble et laborieuse. Pauvre, il sut rester libre. Il était robuste comme un forgeron, doux comme un enfant, spirituel sans paradoxe, grand sans pose;—et ceux qui l’ont connu trouveront que j’en devrais dire davantage.
II
Louis-Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine-Inférieure), le 27 mai 1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1812, passa la Bérésina à la nage en portant sur sa tête la caisse du régiment, et mourut jeune par suite de ses blessures; son grand-père maternel, Pierre Hourcastremé, s’occupa de législation, de poésie, de géométrie, reçut des compliments de Voltaire, correspondit avec Turgot, Condorcet, mangea presque toute sa fortune à s’acheter des coquilles, mit au jour les Aventures de messire Anselme, un Essai sur la faculté de penser, les Étrennes de Mnémosyne, etc., et après avoir été avocat au bailliage de Pau, journaliste à Paris, administrateur de la marine au Havre, maître de pension à Montivilliers, partit de ce monde presque centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir d’un bonhomme bizarre et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant des tulipes.
L’enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la côte, en vue de la mer; puis, à douze ans, vint au collège de Rouen, où il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix,—bien qu’il ressemblât fort peu à ce qu’on appelle un bon élève, ce terme s’appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d’esprit qui était rare dans ce temps-là.
J’ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance,—expansions dernières du romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d’Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu’un échange de lettres s’ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n’eut pas le beau rôle. Je me souviens d’un brave garçon, toujours affublé d’un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader. Mais on n’était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony, on faisait plus: par dégoût de l’existence, Bar*** se cassa la tête d’un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa cravate; nous méritions peu d’éloges, certainement! mais quelle haine de toute platitude! quels élans vers la grandeur! quel respect des maîtres! comme on admirait Victor Hugo!