Buffon.
Ainsi l’Art, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l’on mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire; car les dénouements ne sont point des conclusions; d’un cas particulier, il ne faut rien induire de général;—et les gens qui se croient par là progressifs vont à l’encontre de la science moderne, laquelle exige qu’on amasse beaucoup de faits avant d’établir une loi. Aussi Bouilhet se gardait-il de l’art prêcheur qui veut enseigner, corriger, moraliser. Il estimait encore moins l’art joujou qui cherche à distraire comme les cartes, ou à émouvoir comme la cour d’assises; et il n’a point fait de l’art démocratique, convaincu que la forme pour être accessible à tous doit descendre très bas, et qu’aux époques civilisées on devient niais lorsqu’on essaye d’être naïf. Quant à l’art officiel, il en a repoussé les avantages, parce qu’il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles.
Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits chemins, il prenait la grande route, c’est-à-dire les sentiments généraux, les côtés immuables de l’âme humaine, et, comme «les idées forment le fond du style», il tâchait de bien penser, afin de bien écrire.
Jamais il n’a dit:
Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré,
lui qui a fait des drames où l’on a pleuré, ne croyant pas que l’émotion pût remplacer l’artifice.
Il détestait cette maxime nouvelle qu’ «il faut écrire comme on parle». En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule,—tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité!
Il n’en manquait pas cependant; ses acteurs l’ont vu faire au milieu d’eux des retouches considérables. L’inspiration, disait-il, doit être amenée et non subie.
La plastique étant la qualité première de l’art, il donnait à ses conceptions le plus de relief possible, suivant le même Buffon qui conseille d’exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois trouvent, dans leur spiritualisme, que la couleur est une chose trop matérielle pour rendre le sentiment;—et puis le bon sens français, d’aplomb sur son paisible bidet, tremble d’être emporté dans les cieux, et crie à chaque minute «trop de métaphores»! comme s’il en avait à revendre.
Peu d’auteurs ont autant pris garde au choix des mots, à la variété des tournures, aux transitions,—et il n’accordait pas le titre d’écrivain à celui qui ne possède que certaines parties du style. Combien des plus vantés seraient incapables de faire une narration, de joindre bout à bout une analyse, un portrait et un dialogue!