Il s’enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose, qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie.
Son libéralisme lui faisait admettre toutes les écoles: Shakespeare et Boileau se coudoyaient sur sa table.
Ce qu’il préférait chez les Grecs, c’était l’Odyssée d’abord, puis l’immense Aristophane, et parmi les Latins, non pas les auteurs du temps d’Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus roide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. Il avait beaucoup étudié Apulée.
Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et La Fontaine,—et tout son romantisme ne l’empêchait pas d’exalter Voltaire.
Mais il haïssait les discours d’académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent l’égout, ce qui pue la vanille, la poésie de bouzingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier.
Beaucoup d’élégances lui étaient absolument étrangères, telles que l’idolâtrie du XVIIe siècle, l’admiration du style de Calvin, le gémissement continu sur la décadence des arts. Il respectait fort peu M. de Maistre. Il n’était pas ébloui par Proudhon.
Les esprits sobres, selon lui, n’étaient rien que des esprits pauvres; et il avait en horreur le faux bon goût, plus exécrable que le mauvais, toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il se serait pendu plutôt que d’écrire une préface. Voici qui en dira plus long: c’est une page d’un calepin ayant pour titre Notes et projets.—Projets!
«Ce siècle est essentiellement pédagogue. Il n’y a pas de grimaud qui ne débite sa harangue, pas de livre si piètre qui ne s’érige en chaire à prêcher! Quant à la forme, on la proscrit. S’il vous arrive de bien écrire, on vous accuse de n’avoir pas d’idées. Pas d’idées, bon Dieu! Il faut être bien sot, en effet, pour s’en passer au prix qu’elles coûtent. La recette est simple; avec deux ou trois mots: «avenir, progrès, société», fussiez-vous Topinambou, vous êtes poète! Tâche commode qui encourage les imbéciles et console les envieux. O médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux d’une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme! Vous n’êtes pas la gangrène, vous êtes l’atrophie! Vous n’êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l’abcès froid aux bords pâles qui descend comme d’une source de quelque carie profonde!»
Au lendemain de sa mort, Théophile Gautier écrivait: «Il portait haut la vieille bannière déchirée en tant de combats; on peut s’y rouler comme dans un linceul. La valeureuse bande d’Hernani a vécu.»
Cela est vrai. Ce fut une existence complètement dévouée à l’idéal, un des rares desservants de la littérature pour elle-même, derniers fanatiques d’une religion près de s’éteindre—ou éteinte.