La marée baissait, mais il fallait pour passer attendre le retrait des vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches, à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte. Quand une vague s’était retirée sur le sable, aussitôt les courants s’entre-croisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs remuaient leurs lanières gluantes; l’eau débordait des petits cailloux, sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se séchant au soleil, blanchissait sa teinte jaune.
Dès qu’il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les roches, nous continuions devant nous. Elles augmentaient bientôt leur amoncellement désordonné, bousculées, entassées, renversées l’une sur l’autre. Nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.
La falaise était haute, si haute qu’on en avait presque peur quand on levait la tête. Elle nous écrasait de sa placidité formidable et elle nous charmait pourtant; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne s’en lassaient pas.
Il passa une hirondelle, nous la regardâmes voler; elle venait de la mer; elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l’air fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et semblaient jouir de se développer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise, monta toujours et disparut.
Cependant nous rampions sur les rochers, dont chaque détour de la côte nous renouvelait la perspective. Ils s’interrompaient par moment, et alors nous marchions sur des pierres carrées, plates comme des dalles, où des fentes se prolongeant presque symétriques semblaient les ornières de quelque antique voie d’un autre monde.
De place en place, immobiles comme leur fond verdâtre, s’étendaient de grandes flaques d’eau qui étaient aussi limpides, aussi tranquilles, et ne remuaient pas plus qu’au fond des bois, sur son lit de cresson, à l’ombre des saules, la source la plus pure; puis, de nouveau, les rochers se présentaient plus serrés, plus accumulés. D’un côté, c’était la mer dont les flots sautaient dans les basses roches; de l’autre, la côte droite, ardue, infranchissable.
Fatigués, étourdis, nous cherchions une issue; mais toujours la falaise s’avançait devant nous, et les rochers, étendant à l’infini leurs sombres masses de verdure, faisaient succéder de l’un à l’autre leurs têtes inégales qui grandissaient en se multipliant comme des fantômes noirs sortant de dessous terre.
Nous roulions ainsi à l’aventure, quand nous vîmes tout à coup, serpentant en zigzag dans la roche, une valleuse qui nous permettait, comme par une échelle, de regagner la rase campagne.
..... N’importe, c’est toujours un plaisir, même quand la campagne est laide, que de se promener à deux tout au travers, en marchant dans les herbes, en traversant les haies, en sautant les fossés, abattant des chardons avec votre bâton, arrachant avec vos mains les feuilles et les épis, allant au hasard comme l’idée vous pousse, comme les pieds vous portent, chantant, sifflant, causant, rêvant, sans oreille qui vous écoute, sans bruit de pas derrière vos pas, libres comme au désert!
Ah! de l’air! de l’air! de l’espace encore! Puisque nos âmes serrées étouffent et se meurent sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits captifs, comme l’ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et se heurtent contre ses murs, donnez au moins à nos narines le parfum de tous les vents de la terre, laissez s’en aller mes yeux vers tous les horizons!