Aucun clocher ne montrait au loin son toit reluisant d’ardoises, pas un hameau n’apparaissait au revers d’un pli de terrain, ajustant dans un bouquet d’arbres ses toits de chaume et ses cours carrées; on ne rencontrait personne, ni paysan qui passe, ni mouton qui broute, ni chien qui rôde.

Tous ces champs cultivés n’avaient pas l’air habité; on y travaille, on n’y vit point. On dirait que tous ceux qui les ont en profitent, mais ne les aiment pas.

Nous avons vu une ferme, nous sommes entrés dedans; une femme en guenilles nous a servi dans des tasses de grès du lait frais comme la glace. C’était un silence singulier. Elle nous regardait avidement, et nous sommes repartis.

Nous sommes descendus dans un vallon dont la gorge étroite semblait s’étendre vers la mer. De longues herbes à fleurs jaunes nous montaient jusqu’au ventre. Nous avancions en faisant de grandes enjambées. Nous entendions de l’eau couler près de nous et nous enfoncions dans la terre marécageuse. Les deux collines vinrent à s’écarter, portant toujours sur leurs versants arides un gazon ras que des lichens plaquaient par intervalles comme de grandes taches jaunes. Au pied de l’une d’elles un ruisseau passait parmi les bas rameaux des arbrisseaux rabougris qui avaient poussé sur ses bords et s’allait perdre plus loin dans une mare immobile où des insectes à grandes pattes se promenaient sur la feuille des nénuphars.

Le soleil dardait. Les moucherons bruissaient leurs ailes et faisaient courber la pointe des joncs sous le poids de leurs corps légers. Nous étions seuls tous les deux dans la tranquillité de cette solitude.

En cet endroit le vallon s’arrondissait en s’élargissant et faisait un coude sur lui-même. Nous montâmes sur une butte pour découvrir au delà; mais l’horizon s’arrêtait vite, enclos par une autre colline, ou bien étendait de nouvelles plaines. Nous prîmes courage cependant et continuâmes à avancer, tout en pensant à ces voyageurs abandonnés dans les îles, qui grimpent sur les promontoires pour apercevoir au loin quelque voile venant à eux.

Le terrain devint plus sec, les herbes moins hautes; la mer tout à coup se présenta devant nous, resserrée dans une anse étroite, et bientôt sa grève, faite de débris de madrépores et de coquilles, se mit à crier sous nos pas. Nous nous laissâmes tomber par terre, nous nous y endormîmes, épuisés de fatigue. Une heure après, réveillés par le froid, nous nous remîmes en marche, sûrs cette fois de ne pas nous perdre; nous étions sur la côte qui regarde la France, et nous avions le Palay à notre gauche. C’était sur ce rivage que nous avions vu la veille la grotte qui nous avait tant charmés. Nous ne fûmes pas longtemps à en trouver d’autres, plus hautes encore et plus profondes.

Elles s’ouvraient toujours par de grandes ogives, droites ou penchées, poussant leurs jets hardis sur d’énormes pans de rocs. Noires et veinées de violet, rouges comme du feu, brunes avec des lignes blanches, elles découvraient pour nous qui les venions voir toutes les variétés de leurs teintes et de leurs formes, leurs grâces, leurs fantaisies grandioses. Il y en avait une couleur d’argent que traversaient des veines de sang; dans une autre des touffes de fleurs ressemblant à des primevères s’étaient écloses sur des glacis de granit rougeâtre et du plafond tombaient sur le sable fin des gouttes lentes qui recommençaient toujours. Au fond de l’une d’elles, sous un cintre allongé, un lit de gravier blanc et poli, que la marée sans doute retournait et refaisait chaque jour, semblait être là pour recevoir au sortir des flots le corps de la naïade; mais sa couche est vide et pour toujours l’a perdue! Il ne reste que ces varechs encore humides où elle étendait ses beaux membres nus fatigués de la nage et sur lesquels, jusqu’à l’aurore, elle dormait au clair de lune.

Le soleil se couchait. La marée montait au fond sur les roches, qui s’effaçaient dans le brouillard bleu du soir, que blanchissait sur le niveau de la mer l’écume des vagues rebondissantes; à l’autre partie de l’horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l’air balayé comme par de grands coups de vent. Sa lumière, reflétée sur les flots, les dorait d’une moire chatoyante; se projetant sur le sable, elle le rendait brun et faisait briller dessus un semis d’acier.

A une demi-lieue vers le sud, la côte allongeait vers la mer une file de rochers. Il fallait pour les joindre recommencer une marche pareille à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fatigués, il y avait loin; mais une tentation nous poussait vers là-bas, derrière cet horizon. La brise arrivait dans le creux des pierres; les flaques d’eau se ridaient; les goémons, accrochés aux flancs des falaises, tressaillaient, et du côté d’où la lune allait venir, une clarté pâle montait de dessous les eaux.