L’église est pauvre et d’une nudité sans pareille. Pas de beaux saints peinturlurés, pas de toiles aux murs ni au plafond, de lampe suspendue, oscillant au bout de sa longue corde droite. En un coin du chœur, une mèche, par terre, brûle dans un verre rempli d’huile. Des piliers ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue est reteinte. Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi par le feuillage d’alentour qui recouvre le toit de l’église. La porte (une petite porte en bois que l’on ferme avec un loquet) était ouverte; une volée d’oiseaux est entrée, voletant, caquetant, se collant aux murs; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour de l’autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bénitier, y ont trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis ensemble. Il n’est pas rare en Bretagne de les voir ainsi dans les églises; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de la nef; on les y laisse en paix. Lorsqu’il pleut, ils accourent; mais dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières s’égouttent, ils regagnent les champs. De sorte que pendant l’orage deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie: l’homme, pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l’oiseau, pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes naissantes de ses petits engourdis.

Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n’est pas leur misère qui émeut, puisqu’alors même qu’il n’y a personne, on dirait qu’elles sont habitées. N’est-ce pas plutôt leur pudeur qui ravit? Car, avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles semblent se faire petites et s’humilier sous le grand ciel de Dieu. Ce n’est point, en effet, une pensée d’orgueil qui les a bâties, ni la fantaisie pieuse de quelque grand de la terre en agonie. On sent, au contraire, que c’est l’impression simple d’un besoin, le cri naïf d’un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que l’âme s’est faite pour s’y étendre à l’aise à ses heures de fatigue. Plus que celle des villes, ces églises de village ont l’air de tenir au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y poser les genoux sur la même dalle. Chaque dimanche, chaque jour, en entrant et en partant, ne revoient-ils pas les tombes de leurs parents, qu’ils ont ainsi près d’eux dans la prière, comme à un foyer plus élargi d’où ils ne sont pas absents tout à fait? Ces églises ont donc un sens harmonique où, comprise entre le baptistère et le cimetière, s’accomplit la vie de ces hommes. Il n’en est pas ainsi chez nous qui, reléguant l’éternité hors barrière, exilons nos morts dans les faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.

Vers trois heures de l’après-midi, nous arrivâmes près les portes de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. Il y a, au fond, une belle verrière du XVIe siècle, représentant l’arbre généalogique de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ, le sommet surmonté du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher carré figure sur chaque face un quadrilatère percé à jour, comme une lanterne, par une longue baie droite. Il ne pose pas immédiatement sur la toiture, mais, à l’aide d’une base amincie dont les quatre côtés se rétrécissent et se touchent presque, forme un angle obtus vers la crête du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces clochers-là.

Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter la chapelle de la Mère-Dieu. Comme d’ordinaire on la ferme, notre guide prit en route le gardien qui en a la clef. Il vint avec nous, emmenant par la main sa petite nièce qui s’arrêtait tout le long du chemin pour ramasser des bouquets. Il marchait devant dans le sentier. Sa mince taille d’adolescent à cambrure flexible, un peu molle, était serrée dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s’agitaient les trois rubans de velours de son petit chapeau noir qui, posé soigneusement sur le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chignon.

Au fond d’un vallon, d’un ravin plutôt, l’église de la Mère-Dieu se voile sous le feuillage des hêtres. A cette place, dans le silence de cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique que l’on croirait du XIIIe siècle et qui est du XVIe, elle a je ne sais quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des vieilles romances, où l’on armait chevalier le page qui partait pour la Terre-Sainte, un matin, au chant de l’alouette, quand les étoiles pâlissaient, et qu’à travers la grille passait la main blanche de la châtelaine que le baiser du départ trempait aussitôt de mille pleurs d’amour.

Nous sommes entrés. Le jeune homme s’est agenouillé en ôtant son chapeau, et la grosse torsade de sa chevelure blonde s’est échappée et s’est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace des plis qui la roulaient tout à l’heure, peu à peu est descendue, s’est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme. Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d’un ton doré avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque mouvement de tête qu’il faisait en priant. A ses côtés, la petite fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre. Là seulement, et pour la première fois, j’ai compris la beauté de la chevelure de l’homme et le charme qu’elle peut avoir pour des bras nus qui s’y plongent. Étrange progrès que celui qui consiste à s’écourter partout les superfétations grandioses de la nature, si bien que lorsque nous la découvrons dans toute sa vierge plénitude, nous nous en étonnons comme d’une merveille révélée.

..... A cinq heures du soir, enfin, nous arrivâmes à Pont-l’Abbé, enduits d’une respectable couche de poussière et de boue qui se répandit de nos vêtements sur le parquet de la chambre de notre auberge, avec une prodigalité si désastreuse, que nous étions presque humiliés du gâchis que nous faisions, rien qu’en nous posant quelque part.

Pont-l’Abbé est une petite ville fort paisible, coupée dans sa longueur par une large rue pavée. Les maigres rentiers qui l’habitent ne doivent pas avoir l’air plus nul, plus modeste et plus bête.

Il y a à voir, pour ceux qui partout veulent voir quelque chose, les restes insignifiants du château et l’église; une église qui serait passable d’ailleurs, si elle n’était encroûtée par le plus épais des badigeons qu’aient jamais rêvés les conseils de fabrique. La chapelle de la Vierge était remplie de fleurs: bouquets de jonquilles, juliennes, pensées, roses, chèvrefeuilles et jasmins, mis dans des vases de porcelaine blanche ou dans des verres bleus, étalaient leurs couleurs sur l’autel et montaient entre les grands flambeaux vers le visage de la Vierge, jusque par dessus sa couronne d’argent, d’où retombait un voile de mousseline à longs plis qui s’accrochait à l’étoile d’or du bambino de plâtre suspendu dans ses bras. On sentait l’eau bénite et le parfum des fleurs. C’était un petit coin embaumé, mystérieux, doux, à l’écart dans l’église, retraite cachée, ornée avec amour, toute propice aux exhalaisons du désir mystique et au long épanchement des oraisons éplorées.

Comprimée par le climat, amortie par la misère, l’homme reporte ici toute la sensualité de son cœur; il la dépose aux pieds de Marie, sous le regard de la femme céleste et il y satisfait, en l’excitant, cette inextinguible soif de jouir et d’aimer. Que la pluie entre par le toit, qu’il n’y ait ni bancs ni chaises dans la nef, partout vous n’en découvrirez pas moins luisante, frottée et coquette, cette chapelle de la Vierge, avec des fleurs fraîches et des cierges allumés. Là, semble se concentrer toute la tendresse religieuse de la Bretagne; voilà le repli le plus mol de son cœur; c’est là sa faiblesse, sa passion, son trésor. Il n’y a pas de fleurs dans la campagne, mais il y en a dans l’église; on est pauvre, mais la Vierge est riche, toujours belle: elle sourit pour vous, et les âmes endolories vont se réchauffer sur ses genoux, comme à un foyer qui ne s’éteint pas. On s’étonne de l’acharnement de ce peuple à ses croyances; mais sait-on tout ce qu’elles lui donnent de délectation et de voluptés, tout ce qu’il en retire de plaisir? L’ascétisme n’est-il pas un épicurisme supérieur, le jeûne, une gourmandise raffinée? La religion comporte en soi des sensations presque charnelles; la prière a ses débauches; la mortification, son délire, et les hommes qui le soir viennent s’agenouiller devant cette statue habillée y éprouvent aussi des battements de cœur et des enivrements vagues, pendant que, dans les rues, les enfants des villes, revenant de la classe, s’arrêtent rêveurs et troublés à contempler sur sa fenêtre la femme ardente qui leur fait les doux yeux.