Il faut assister à ce qu’on appelle ses fêtes, pour se convaincre du caractère sombre de ce peuple. Il ne danse pas, il tourne; il ne chante pas, il siffle. Ce soir même, nous allâmes dans un village des environs voir l’inauguration d’une aire à battre. Deux joueurs de biniou, montés sur le mur de la cour, poussaient sans discontinuer le souffle criard de leur instrument, au son duquel couraient au petit trot, en se suivant à la queue du loup, deux longues files d’hommes et de femmes qui serpentaient et s’entre-croisaient. Les files revenaient sur elles-mêmes, tournaient, se coupaient et se renouaient à des intervalles inégaux. Les pas lourds battaient le sol, sans souci de la mesure, tandis que les notes aiguës de la musique se précipitaient l’une sur l’autre dans une monotonie glapissante. Ceux qui ne voulaient plus danser s’en allaient, sans que la danse en fût troublée, et ils rentraient ensuite quand ils avaient repris haleine. Pendant près d’une heure que nous considérâmes cet étrange exercice, la foule ne s’arrêta qu’une fois, les musiciens s’étant interrompus pour boire un verre de cidre; puis les longues lignes s’ébranlèrent de nouveau et se remirent à tourner. A l’entrée de la cour, sur une table, on vendait des noix; à côté était un broc d’eau-de-vie; par terre, une barrique de cidre; non loin se tenait un particulier en casquette de cuir et en redingote verte; près de lui, un homme en veste avec un sabre suspendu par un baudrier blanc: c’était le commissaire de police de Pont-l’Abbé avec son garde-champêtre.
Bientôt M. le commissaire tira sa montre de sa poche, fit un signe au garde, qui alla parler à quelques paysans, et l’assemblée se dispersa.
Nous nous en revînmes tous quatre de compagnie à la ville, et nous eûmes dans ce trajet le loisir d’admirer encore ici une de ces combinaisons harmoniques de la Providence qui avait fait ce commissaire de police pour ce garde-champêtre et ce garde-champêtre pour ce commissaire de police. Ils étaient emboîtés, engrenés l’un dans l’autre. Le même fait leur occasionnait la même réflexion; de la même idée ils tiraient des déductions parallèles. Quand le commissaire riait, le garde souriait; quand il prenait un air grave, l’autre avait un air sombre; si la redingote disait: «il faut faire cela», la veste répondait: «j’y avais songé»; si elle continuait: «c’est nécessaire», celle-ci ajoutait: «c’est indispensable». Et les rapports de rang et d’autorité n’en restaient pas moins, malgré cette adhésion intime, respectivement distincts. Ainsi, le garde élevait la voix moins haut que le commissaire, était un peu plus petit et marchait derrière. Le commissaire, poli, important, beau parleur, se consultait, ruminait à part, causait tout seul et faisait claquer sa langue; le garde était doux, attentif, pensif, observait de son côté, poussait des interjections et se grattait le bout du nez. Chemin faisant, il s’informait des nouvelles, lui demandait des avis, sollicitait ses ordres, et le commissaire questionnait, méditait, donnait des commandements.
Nous touchions aux premières maisons de la ville, quand nous entendîmes de l’une d’elles partir des cris aigus. La rue était pleine d’une foule agitée et des gens accourus vers le commissaire en lui disant: «Arrivez, arrivez, monsieur, on se bat! Il y a deux femmes de tuées!
—Par qui?—On n’en sait rien.—Pourquoi?—Elles saignent.—Mais comment?—Avec un râteau.—Où est l’assassin?—L’une à la tête, l’autre au bras. Entrez, on vous attend, elles sont là.
Le commissaire entra donc, et nous à sa suite. C’était un bruit de sanglots, de cris, de paroles, une houle qui se poussait et s’étouffait. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait, on jurait, on ne voyait rien.
Le commissaire commença par se mettre en colère. Mais comme il ne parlait pas le breton, ce fut le garde qui se mit en colère pour lui et qui chassa le public de céans, en prenant tout le monde par les épaules et en le poussant à la porte.
Lorsqu’il n’y eut plus dans la pièce qu’une douzaine de personnes environ, nous parvînmes à distinguer dans un coin un lambeau de chair qui pendait à un bras et une masse noire comme une chevelure sur laquelle coulaient des gouttes de sang. C’étaient la vieille femme et la jeune fille blessées dans la bagarre. La vieille, qui était sèche et grande et portait une peau bistrée, plissée comme du parchemin, se tenait debout avec son bras gauche dans sa main droite, geignait à peine et n’avait pas l’air de souffrir; mais la jeune fille pleurait. Assise, écartant les lèvres, baissant la tête, et les mains à plat sur les genoux, elle tremblait convulsivement et sanglotait tout bas. A toutes les questions qu’on leur faisait, elles ne répondaient que par des plaintes, et les témoignages de ceux qui avaient vu donner les coups ne concordant même pas entre eux, il fut impossible de connaître ni qui avait battu, ni pourquoi on avait battu. Les uns disaient que c’était un mari qui avait surpris sa femme; d’autres, que c’étaient les femmes qui s’étaient disputées et que le maître de la maison avait voulu les assommer pour les faire taire. On ne savait rien de précis. M. le commissaire en était fort perplexe et le garde tout interdit.
Le médecin du pays étant absent, ou ces bonnes gens ne voulant pas s’en servir, parce que cela coûtait trop cher, nous eûmes l’aplomb d’offrir «le secours de nos faibles talents», et nous courûmes chercher notre nécessaire de voyage avec un bout de sparadrap, une bande et de la charpie que nous avions, en prévision d’accident, fourrés au fond de notre sac.
C’eût été, ma foi, un beau spectacle pour nos amis que de nous voir étalant doctoralement sur la table de ce gîte notre bistouri, nos pinces et nos trois paires de ciseaux, dont une à branches de vermeil. Le commissaire admirait notre philanthropie, les commères nous regardaient en silence, la chandelle jaune coulait dans son chandelier de fer et allongeait sa mèche, que le garde mouchait avec ses doigts. La bonne femme fut pansée la première. Le coup avait été consciencieusement donné: le bras dénudé montrait l’os, et un triangle de chair d’environ quatre pouces de longueur retombait en manchette. Nous tâchâmes de remettre le morceau à sa place en l’ajustant exactement sur les bords de la plaie, puis nous serrâmes le tout avec une bande. Il est très possible que cette compression violente ait causé la gangrène et que la patiente en soit morte.