On ne savait au juste ce qu’avait la jeune fille. Le sang coulait dans ses cheveux, sans qu’on pût voir d’où il venait; il se figeait dessus par plaques huileuses et filait le long de la nuque. Le garde, notre interprète, lui dit d’ôter le bandeau de laine qui la coiffait; elle le dénoua par un seul mouvement de main, et toute sa chevelure, d’un noir mat et sombre, se déroula comme une cascade avec les fils sanglants qui la rayaient en rouge. Écartant délicatement ses beaux cheveux mouillés qui étaient doux, épais, abondants, nous aperçûmes en effet, sur l’occiput, une bosse grosse comme une noix, percée d’un trou ovale. Nous rasâmes la peau tout à l’entour; après avoir lavé et étanché la plaie, nous fîmes fondre du suif sur de la charpie et nous l’adaptâmes sur la blessure à l’aide de bandelettes de diachylon. Une compresse mise par-dessus fut retenue par le bandeau, recouvert lui-même par le bonnet.
Sur ces entrefaites, le juge de paix survint. La première chose qu’il fit fut de demander le râteau, et la seule dont il s’inquiéta fut de le regarder et de le contempler sous tous les sens. Il le prenait par le manche, il en comptait les dents, il le brandissait, l’essayait, en faisait sonner le fer et ployer le bois.
—Est-ce bien là, disait-il, l’instrument de l’attentat? Jérôme, en êtes-vous convaincu?
—On le dit, monsieur.
—Vous n’y étiez pas, monsieur le commissaire?
—Non, monsieur le juge de paix.
—Je voudrais savoir si c’est avec un râteau que les coups ont été portés, ou si ce n’est pas plutôt avec un instrument contondant. Quel est le malfaiteur? Ce râteau, d’abord, lui appartenait-il ou était-il à un autre? Est-ce bien avec cela qu’on a blessé ces femmes? N’est-ce pas plutôt, comme je le répète, avec un instrument contondant? Veulent-elles porter plainte? Dans quel sens dois-je faire mon rapport? Qu’en dites-vous, monsieur le commissaire?
Les malheureuses ne répondaient rien, si ce n’est qu’elles souffraient toujours; et quant à requérir la vengeance des lois, on leur laissa la nuit pour y réfléchir. La jeune fille pouvait à peine parler et la vieille avait également les idées fort confuses, vu qu’elle était ivre, à ce que disaient les voisins; ce qui nous expliqua l’insensibilité qu’elle avait montrée pendant que nous la soulagions.
Après nous avoir fouillé des yeux le mieux qu’ils purent, pour savoir qui nous étions, les autorités de Pont-l’Abbé nous souhaitèrent le bonsoir, en nous remerciant «des services que nous avions rendus au pays». Nous remîmes notre nécessaire dans notre poche, et le commissaire s’en alla avec son garde, le garde avec son sabre, le juge de paix avec le râteau...
CHAPITRE IX