Sur le boulevard, un soir encore, je l’ai vue passer, aux feux du gaz, alerte, lançant ses yeux et glissant sur le trottoir sa semelle traînante. J’ai vu sa figure pâle aux coins des rues et la pluie tomber sur les fleurs de sa chevelure, quand sa voix douce appelait les hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.
Ce fut son dernier jour; le lendemain, elle ne reparut plus.
Ne craignez pas qu’elle revienne, car elle est morte maintenant, bien morte! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s’effarouche des mots grossiers et met à la Caisse d’épargne les sous qu’elle gagne.
La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât encore; on a filtré le ruisseau, tamisé l’ordure...
..... Dans quelque temps, les saltimbanques aussi auront disparu, pour faire place aux séances magnétiques et aux banquets réformistes, et la danseuse de corde bondissant dans l’air, avec sa robe pailletée et son grand balancier, sera aussi loin de nous que la bayadère du Gange.
De tout ce beau monde coloré, bruissant comme la fantaisie même, si mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique intime et d’ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce était triste, dernier cri d’un âge perdu, race lointaine qu’on disait venue de l’autre bout de la terre, et qui nous apportait dans le bruit de ses grelots comme la vague souvenance et l’écho mourant des joies idolâtrées; quelque fourgon qui s’en va sur la grande route, ayant des toiles roulées sur son toit et des chiens crottés sous sa caisse, un homme en veste jaune escamotant la muscade dans ses gobelets de fer-blanc, les pauvres marionnettes des Champs-Élysées et les joueurs de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.
Il est vrai qu’il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties d’un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l’ancien? Est-ce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles?
Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d’une tente carrée de toile grise, un homme en blouse jouait du tambour; derrière lui se dressait une large pancarte peinte représentant un mouton, une vache, des dames, des messieurs et des militaires. C’étaient les deux jeunes phénomènes de Guérande, porteurs d’un bras, quatre épaules. Leur même montreur ou éditeur criait à se lancer les poumons par la bouche et annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d’animaux féroces qui allaient commencer à l’heure même. Sous l’estrade, on voyait un âne; trois ours roupillaient à côté, et des aboiements de chiens, partant de l’intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du tambour, au cri saccadé du propriétaire des jeunes phénomènes et à ceux d’un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et égrillard comme lui, mais grand et maigre, de figure sinistre et vêtu d’un plaid en lambeaux: c’est son associé; ils se sont rencontrés en route et ont uni leurs commerces. L’un a apporté les ours, l’âne et les chiens; l’autre, les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les représentations.
Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour muraille la toile grise qui frissonne au vent et s’en irait sans les pieux qui la retiennent. Une balustrade contenant les spectateurs règne le long des côtés de l’arène où, dans un coin à part, grignotant une botte de foin déliée, nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau et, de place en place, à d’autres morceaux de bois plus petits, des chiens sont attachés avec des ficelles, s’y démènent et tirent dessus en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l’estrade, les ours grognent, la foule arrive.
On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et qui semblait considérablement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour du cou un collier d’où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On l’attacha au mât du milieu; alors ce fut un redoublement d’aboiements aigus, enroués, furieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient, grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes écartées et, dans un angle, vis-à-vis l’un de l’autre, les deux maîtres hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d’abord trois dogues; ils se ruèrent sur l’ours qui commença à tourner autour du poteau et les chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à demi écrasés sous ses pattes, puis, se relevant aussitôt et bondissant, se suspendre à sa tête qu’il secouait, sans pouvoir se débarrasser de cette couronne de corps endiablés qui s’y tordaient et le mordaient. L’œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où l’ours allait être étranglé; alors ils se précipitaient dessus, les en arrachaient, les tiraient par le cou et, pour leur faire lâcher prise, leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient pas. L’ours se débattait sous les chiens, les chiens mordaient l’ours, les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se distinguait par son acharnement; cramponné par les crocs à l’échine de l’ours, on avait beau lui mâcher la queue, la lui plier en double, lui presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point, et l’on fut obligé d’aller chercher un louchet pour lui desserrer les dents. Quand tout était séparé, chacun se reposait, l’ours se couchait, les chiens haletaient, la langue pendante, les hommes, en sueur, se retiraient d’entre les dents les brins de poils qui y étaient restés, et la poussière soulevée par la mêlée s’éparpillait dans l’air et retombait à l’entour sur les têtes du public.