On amena successivement deux autres ours, dont l’un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l’âne. Il se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu’ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes, rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.
Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d’heure se passa préalablement à les animer l’un contre l’autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur choquaient avec violence. L’homme maigre surtout travaillait de tout cœur; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu’un chef d’orchestre à son pupitre, il absorbait à lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait; mais quand les dogues étaient déchaînés et qu’ils s’entre-déchiraient tous en hurlant, l’enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d’un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux; il aurait voulu mordre aussi, qu’on le mordît, être chien, avoir une gueule, pour se rouler là-dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang; pour sentir ses crocs dans les peaux velues, dans la chair chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s’y débattre de tout son cœur.
Il y eut un moment critique, quand tous les chiens l’un sur l’autre, tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d’oreilles, qui oscillait dans l’arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d’endommager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l’associé accourut. C’est là qu’on mordit bien vite les queues! qu’on donna des coups de poing, des coups de pied! qu’on se dépêchait, qu’on allait! Les chiens empoignés n’importe par où, tirés du groupe et jetés par-dessus l’épaule, passaient dans l’air comme des bottes de foin qu’on engrange. Ce fut un éclair; mais j’ai vu l’instant où les deux jeunes phénomènes allaient être ravalés à l’état de biftecks, et j’ai tremblé pour le bras qu’ils portent sur le dos.
Émus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes; enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaunes; leur appendice fut exhibé, et ainsi se termina la représentation...
Au phare de Brest.—Ici se termine l’ancien monde; voilà son point le plus avancé, sa limite extrême. Derrière vous est toute l’Europe, toute l’Asie; devant vous, c’est la mer et toute la mer. Si grands qu’à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brighton et les bastides de Provence, n’embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d’azur dans une conque de rochers que cisèlent, sur ses bords, les promontoires couverts de marbres qui s’éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les golfes qui s’évasent? Mais ici plus rien n’arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir et, s’étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre que des flots, puis, au fond, il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l’horizon des rêves, la vague Amérique peut-être, des îles sans noms, quelque pays à fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d’eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en verre de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d’or.
C’est ainsi que l’esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l’anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l’océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les trésors qu’on lui suppose.
Nous nous en revînmes au Conquet par la Falaise. Les vagues bondissaient à sa base. Accourant du large, elles se heurtaient contre et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char-à-bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d’où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir. En s’écartant du littoral et en remontant vers la Manche, la contrée change d’aspect, elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus rares, la lande diminue à mesure que les blés s’étendent, et peu à peu on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l’a si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, «l’Attique de la Bretagne».
Landerneau est un pays où il y a une promenade d’ormeaux, au bord de la rivière, et où nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui traînait à sa queue une casserole attachée.
Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d’abord suivre la rive de l’Eilorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois par un chemin creux où personne ne passe. Quelquefois le taillis s’éclaircit; alors, à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide était devant nous, loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois où les bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi les feuilles tombées. On sentait les fraises et la violette; sur le tronc des arbres, les longues fougères étendaient leurs palmes grêles. Il faisait lourd; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le coucou poussait son cri prolongé; dans les clairières, des moucherons bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.
Tranquilles d’âme et balancés par la marche, épanchant à l’aise nos fantaisies causeuses qui s’en allaient comme des fleuves par de larges embouchures, nous devisions des sons, des couleurs, nous parlions des maîtres, de leurs œuvres, des joies de l’idée, nous songions à des tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à des façons de draperie; nous nous redisions quelques grands vers énormes, beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si fort qu’il en était chanté. Puis c’étaient les lointains paysages qui se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements d’amour pour un clair de lune d’Asie se mirant sur des coupoles, des attendrissements d’admiration à propos d’un nom sonore, ou la dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux livre.