Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près le souterrain comblé, sous le plein-cintre de son arcade unique que revêtissent les lierres, nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s’il y avait des habitants dans les étoiles.
Puis nous partîmes, n’ayant guère donné qu’un coup d’œil à la demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu’une fée enleva à sa mère et qu’elle nourrit au fond d’un lac dans un palais de pierreries. Les nains enchanteurs ont disparu; le pont-levis s’est envolé et le lézard se traîne où se promenait la belle Geneviève, songeant à son amant parti en Trébizonde combattre les géants.
Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers; les ombres s’allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient plus, et les montagnes basses d’en face grandissaient leurs sommets bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière, contenue jusqu’à une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s’en va ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu’elle traverse; sa longue courbure s’étalait au loin, et les flaques d’eau que colorait le soleil couchant avaient l’air de grands plats d’or oubliés sur l’herbe.
Jusqu’à la Roche-Maurice, l’Eilorn serpente à côté de la route qui contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux s’avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot, dans un cabriolet paisible qu’un enfant conduisait, assis sur le brancard. Son chapeau, sans cordons, s’envolait au vent, et dans les stations qu’il fallait faire pour descendre le ramasser, nous avions tout le loisir d’admirer le paysage.
Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un nid de vautour au sommet d’un mont. On y atteint par une pente presque à pic, le long de laquelle des blocs de maçonnerie éboulés servent de marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés l’un sur l’autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on voit toute la campagne; des bois, des champs, la rivière qui coule vers la mer, le ruban blanc de la route qui s’allonge, les montagnes dentelant leurs crêtes inégales et la grande prairie qui les sépare en se répandant au milieu.
Un fragment d’escalier mène à une tour démantelée. Çà et là, les pierres sortent d’entre les herbes et la roche se montre entre les pierres. Il semble parfois qu’elle a d’elle-même des formes artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s’éboule, revêt des apparences naturelles et rentre dans la matière.
D’en bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre; mince à sa racine, il va s’élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu’il s’élève, assombrit sa couleur verte, qui est claire à la base et noire au sommet. A travers une ouverture dont les bords se cachaient dans le feuillage, le bleu du ciel passait.
C’était dans ces parages que vivait le fameux dragon tué jadis par le chevalier Derrien, qui s’en revenait de la Terre-Sainte avec son ami Neventer. Il se mit à l’attaquer, dès qu’il eut, il est vrai, retiré de l’eau l’infortuné Eilorn, qui, après avoir livré successivement ses esclaves, ses vassaux, ses serviteurs, (il ne lui restait plus que sa femme et son fils), venait de se jeter lui-même du haut de sa tour, la tête en bas, dans la rivière; mais le monstre, mortellement blessé et lié par l’écharpe de son vainqueur, alla bientôt se noyer dans la mer, à Poulbeunzual[12], ainsi que l’avait exécuté, sur le commandement de saint Pol de Léon, le crocodile de l’île de Batz, lié par l’étole du saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle de saint Romain.
Qu’ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifiques, endentés jusqu’au fond de la gueule, vomissant des flammes, couverts d’écailles, avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de lion, un corps de cheval, une tête de coq, et retirant au basilic! Et le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire! Son cheval, d’abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux contre les écailles de la bête et la fumée de ses naseaux l’aveuglait. Il mettait enfin pied à terre, et après un grand jour, l’atteignait sous le ventre d’un bon coup d’épée, laquelle restait enfoncée jusqu’à la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis le peuple reconduisait triomphalement le chevalier, qui devenait ensuite roi du pays et épousait une belle dame.
Mais eux, d’où venaient-ils? Qui les a faits? Était-ce le confus souvenir des monstres d’avant le déluge? Est-ce sur la carcasse des ichthyosaures et des ptéropodes qu’ils furent rêvés jadis, et que l’épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le bruit de leurs pieds et le vent mugir quand leur voix s’engouffrait dans les cavernes? Ne sommes-nous pas, d’ailleurs, dans le pays des chevaliers de la Table-Ronde, dans la contrée des fées, dans la patrie de Merlin, au berceau mythologique des épopées disparues? Sans doute qu’elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques, qu’elles nous disaient quelque chose des villes englouties, Is, Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines enchanteresses, et qu’ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.