Un soir, l’entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis décampé du domicile, s’était enfuie en Amérique avec son amant, et qui, la semaine précédente, traversant Saint-Pol pour entrer dans son pays, s’était arrêtée à l’auberge. On s’étonnait de cette audace et l’on accompagnait son nom de toutes sortes d’épithètes. On repassait sa vie entière, on riait de mépris, on l’injuriait quoique absente, on s’animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là «pour lui dire un peu son fait, pour voir ce qu’elle aurait répondu». Déclamations contre le luxe et scandales vertueux, haine de la toilette et maximes morales, mots à double entente et haussements d’épaules, tout fut employé à l’envi pour accabler cette femme qui, à en juger au contraire par l’acharnement de ces rustres, devait être de manières élégantes, de nature relevée, avoir des nerfs délicats, et sans doute quelque jolie figure. Malgré nous, le cœur nous battait de colère et, si nous eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailliblement il nous serait arrivé quelque aventure...
CHAPITRE XI
Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts, semble, lorsqu’on arrive, une couronne de pierres posée sur les flots, dont les machicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et, quand il est marée basse, déferlent à leurs pieds sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.
Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l’ogive aiguë des portes, on voit les toits des maisons serrés l’un près de l’autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l’air.
Tout à l’entour sur la mer s’élèvent d’arides îlots sans arbres ni gazon, sur lesquels on distingue de loin quelques pans de murs percés de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de grands morceaux.
En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l’autre côté du bassin, s’étend le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l’entrée se dressent les quatre tours du château de Solidor, reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d’avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu de chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.
Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu’il y ait. Personne n’y vient. On s’asseoit dans l’embrasure des canons, les pieds sur l’abîme. On a devant soi l’embouchure de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rochers, les îlots et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle, dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.
Un soir, nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d’été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait; les lumières, l’une après l’autre, disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l’ombre qui, sur nos têtes, était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l’entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant contre les remparts nous envoyaient des gouttes de leur écume par le large trou des machicoulis.
A une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.
De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d’une maison: «Ici est né Chateaubriand».