Plus loin, la muraille s’arrête contre le ventre d’une grosse tour: c’est la Quiquengrogne; ainsi que sa sœur la Générale, elle est large et haute, ventrue, formidable, renflée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours.
Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu’elles vaudraient mieux si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en effet, comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir? ne se complètent-ils pas par la mort?
Nous entrâmes dans le château. La cour déserte, où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d’un couvent. La femme du concierge alla chercher les clefs chez le commandant; elle revint en compagnie d’une belle petite fille qui venait s’amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d’eux-mêmes dépassaient sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon frottait sur ses petits souliers de peau de chèvre, rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l’escalier, en courant et en nous appelant.
On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous mettez la tête, vous voyez la mer qui semble s’enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis. Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers?
Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu’à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élancés; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d’orgueil et d’effroi, lutte de l’esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l’air, être soutenu par les vents, et les genoux tremblent, et l’on n’ose approcher du bord.
Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis! Dans ce prodigieux XVIe siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l’instrument humain y a vibré de toutes ses cordes! Comme l’homme y a été large, rempli, fertile! Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon: «Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux?» Car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s’écroulent, mondes nouveaux qu’on découvre, mondes perdus qu’on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de violences dans les courages, plus d’âpreté dans les volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant et tournant sous toutes les fatalités natives? Aussi avec quel relief l’épisode se détache de l’histoire, et comme il y rentre cependant d’une merveilleuse façon pour en faire briller la couleur et en approfondir les horizons! Des figures passent devant vous, vivantes en trois lignes. On ne les rencontre qu’une fois; mais longtemps on les rêve et on s’efforce à les contempler pour les mieux saisir. N’en étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offange, La Tremblaye, qui s’en revenait portant au poing la tête de ses ennemis, ou ce La Fontenelle dont on a parlé? hommes de fer dont les cœurs ne ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies divergentes qu’ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires, brûlaient la campagne, et avec qui l’on capitulait comme avec des rois! Qui a songé à peindre ces violents gouverneurs de province, taillant à même la foule, violant les femmes et râflant l’or, comme d’Épernon, tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre; comme Montluc, étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.
Un des hommes les plus oubliés de ce temps-là, un de ceux du moins que la plupart des historiens se contentent de nommer, c’est le duc de Mercœur, l’intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus longtemps que Mayenne, plus longtemps que la Ligue et que Philippe II. Désarmé à la fin, c’est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions qu’on tint secrets vingt-trois articles du traité) et ne sachant alors plus que faire, il s’en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs, en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis, vaincu encore par là et s’en revenant en France, mourut de la fièvre à Nuremberg, dans son lit, à l’âge de quarante-quatre ans.
Saint-Malo vient de me le remettre en mémoire. Il s’y heurta toujours et ne put jamais l’avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient, en effet, faire la guerre pour leur propre compte, le commerce par leurs propres forces, et, quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout en ne voulant pas du Béarnais.
Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la ville, leur eut appris la mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le château et chacun resta sur la défensive. Peu à peu, ils empiétèrent. D’abord ils exigèrent de Fontaines qu’il déclarât vouloir les conserver dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps. L’année suivante (1589), ils se choisirent quatre généraux indépendants du gouverneur. L’année d’après, ils obtinrent de tendre des chaînes. Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval; il l’attendait. Le moment allait venir qu’il se vengerait d’un seul coup de toutes les humiliations qu’il avait reçues, de toutes les concessions qu’il avait faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins vinrent à lui rappeler ses promesses, il leur répondit que si le roi se présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors, on prit un parti.
Le château avait quatre tours. C’est par la plus haute (la Générale), celle en qui Fontaines se fiait le plus, qu’ils tentèrent l’escalade. Ces audaces alors n’étaient pas rares, témoin l’ascension de la falaise de Fécamp par Bois-Rosé et l’attaque du château de Blein par Guébriant.