On se concerte, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain Frotet, sieur de la Lanbelle, on s’abouche avec un canonnier écossais de la place et, par une nuit de brouillard, tous partirent en armes, se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors avec des cordages et s’approchèrent du pied de la Générale.
Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fit sur la muraille; un peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde, qui fut hissée le long de la tour et liée en haut par le canonnier, à l’extrémité d’une coulevrine braquée dans l’embrasure d’un créneau.
Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et les autres. La nuit était sombre, le vent soufflait; ils grimpaient lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant du pied les échelons et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri; ils restèrent immobiles. C’était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la bascule à la coulevrine; elle s’arrêta sur l’appui de l’embrasure, puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la plate-forme de la tour.
Les sentinelles engourdies n’eurent pas le temps de donner l’alarme. La garnison dormait ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l’y poursuivirent; on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, on s’écrasait sous les portes, on tuait, on égorgeait. Les habitants de la ville arrivèrent en renfort; d’autres dressèrent des échelles contre la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage. La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui dit: «Voilà, monsieur, une misérable nuit.» Mais La Blissais lui fit comprendre qu’il n’était pas temps de discourir. On n’avait pas encore vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre; on le trouva mort sur le seuil, percé d’un coup d’arquebuse que lui avait tiré un des habitants, au moment où il sortait, faisant porter un flambeau devant lui. «Au lieu de courir au danger, dit l’auteur de la relation[13], il s’était habillé lentement comme pour aller aux noces, sans qu’aucune aiguillette ne manquât d’être attachée.»
Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de mal au roi n’aida en rien le duc de Mercœur. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c’est-à-dire lui-même, mais ils s’obstinèrent à ne vouloir personne. Il leur envoya des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes furent contraintes de se loger hors la ville.
Ils n’en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela; car quelque temps après, ayant arrêté le marquis de La Noussaie et le vicomte de Denoual, il en coûta pour sortir de prison douze mille écus au marquis et deux mille au vicomte.
Puis craignant que Pont-Brient n’interrompit le commerce avec Dinan et les autres villes de la Ligue, ils s’en emparent.
Supposant que leur évêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien les dépouiller de la liberté qu’ils venaient d’acquérir, ils le mettent en prison et ne le relâchent qu’au bout d’un an.
On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV; ils devaient se garder eux-mêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts d’impôts pendant six ans, etc.
Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir à la fois: de la première, la ténacité, la résistance granitique; de la seconde, la fougue, l’élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous océans, ce qui les distingue surtout, c’est l’audace: violentes natures d’homme, poétiques à force d’être brutales, souvent étroites aussi à force d’être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils de Saint-Malo: Lamennais et Broussais, qu’ils furent toujours également extrêmes dans leurs systèmes, et qu’il ont, avec la même conviction acharnée, employé la seconde partie de leur vie à combattre ce qu’ils avaient soutenu dans la première.