J’ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.
Je le voyais d’abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l’église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur la table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s’envolaient; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu’il y avait eus; je songeais aux amères solitudes de l’adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d’amour qui rendent les cœurs malades. N’est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le Golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse?
Rien ne dira les gestations de l’idée ou les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures; mais on s’éprend à voir les lieux où nous savons qu’elles furent conçues, vécues, comme s’ils avaient gardé quelque chose de l’idéal inconnu qui vibra jadis.
Sa chambre! sa chambre! sa pauvre petite chambre d’enfant! C’est là que tourbillonnaient, l’appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître: Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure; Velléda, au clair de lune, courant sur la bruyère; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René!
Un jour, cependant, il la quitte, il s’en arrache, il dit adieu, et pour n’y plus revenir, au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes; puis, l’inquiétude le prend, il part.
Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu’il abandonne. Il arrive; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Natchez; il regarde couler l’eau des grands fleuves paresseux et contemple sur les bords briller l’écaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane. De l’un à l’autre, ils s’épanchent leurs mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l’amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l’enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles.
Il part encore; il va, remuant de ses pieds la poussière antique; il s’assoit aux Thermopyles et crie: Léonidas! Léonidas! court autour du tombeau d’Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les caroubiers de Carthage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au bruit des caravanes, tous ces grands paysages se réveillent quand il passe dans leurs solitudes.
Tour à tour exilé, proscrit, comblé d’honneurs, il dînera ensuite à la table des rois, lui qui s’était évanoui de faim dans les rues; il sera ambassadeur et ministre, essayera de retenir de ses mains la monarchie qui s’écroule et, au milieu des ruines de ses croyances, assistera enfin à sa propre gloire, comme s’il était déjà compté parmi les morts.
Né sur le déclin d’une société et à l’aurore d’une autre, il est venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les espérances et les souvenirs. Il a été l’embaumeur du catholicisme et l’acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel, et en littérature révolutionnaire. Religieux d’instinct et d’éducation, c’est lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus sauvage de l’orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.
Artiste, il eut cela de commun avec ceux du XVIIIe siècle qu’il fut toujours comme eux gêné dans des poétiques étroites, mais qui, débordées à tout instant par l’étendue de son génie, en ont malgré lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé la misère de ceux du XIXe siècle; il a eu leurs préoccupations turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d’être grand, il a voulu paraître grandiose, et il s’est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n’a pas effacé sa vraie grandeur. Il n’est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîtres au front serein qui n’ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps; elles l’avaient fait et il en a fait plusieurs. L’avenir peut-être ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu’ils défendaient.