«Écoute! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand poète que la terre ait eu.»

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevaux. Le sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son linceul ondulait et flottait en larges plis. Il tournait aussi dans la carrière, des cris à la bouche et les yeux en feu:

«Vite! vite! Plus vite encore! Je veux que vos pieds brûlent le sable, que vos naseaux jettent une écume à blanchir vos poitrails. Eh quoi? Les roues ne fument pas encore! Entendez-vous les fanfares qui résonnent jusqu’à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de joie? Tenez! Voilà le safran qu’on jette à pleines mains et qui tombe dans mes cheveux; voilà le sable déjà mouillé de parfums. Oh! comme mon char roule bien, comme vos cous s’allongent sous vos rênes dorées! Allons, plus vite! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent parle et crie: triomphe, triomphe! Allons, plus vite, plus vite! Voilà qu’on applaudit, qu’on trépigne, qu’on s’agite. C’est Jupiter qui va dans le ciel! Vite, vite, encore plus vite!»

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de la poussière de sang se mêlaient dans l’espace; sa course vagabonde cassait les tombes et les cadavres réveillés qui se pliaient en deux sous les roues de son char.

Il descendit.

«Maintenant, que six cents de mes femmes exécutent en silence des danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses, dans ma baignoire de porphyre. Et puis, elles viendront toutes avec moi, oui, toutes, toutes!

«Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu’elles forment un cercle en dansant, qu’elles s’entrelacent, et que de tous côtés on voie leurs croupes d’albâtre passer et repasser et se plier mollement, comme, le soir, les roseaux de l’Inde, dans l’eau amoureuse d’une mer parfumée!

«Et je donnerai l’empire, les mers, le Sénat, l’Olympe, le Capitole à celle qui m’aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me sourire et m’entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m’endormir de ses chants d’amour et puis me réveiller par des transports de feu, par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que Rome se taise cette nuit, que le bruit d’aucune barque ne trouble les eaux du Tibre; car j’aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et à entendre les voix de femme y résonner; je veux qu’à travers mes draperies passent des vents embaumés; ah! je veux mourir d’amour, de volupté, d’ivresse!

«Et tandis que je mangerai des mets que moi seul mange, et qu’on chantera, et que des filles découvertes jusqu’à la ceinture me serviront des plats d’or et se pencheront pour me voir, on égorgera quelqu’un; car j’aime, et c’est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m’assoupiront à table.

«Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel et le fleuve roulera des flots de feu.....